Le syndrome du bikini et du hard-discount

Il y a des paradoxes qui résument une époque mieux que n’importe quel essai de sociologie de comptoir. Prenez Cannes, cette semaine. D’un côté, la municipalité, saisie d’un élan de nostalgie érogène, décide de baptiser sa grande plage publique du nom de Brigitte Bardot. Cinquante ans après avoir affolé le puritanisme ambiant en bikini vichy sur le sable, BB devient une plaque de rue. L’hommage est commode : on célèbre le mythe de la nymphette indomptable des fifties pour mieux oublier la recluse acariâtre de la Madrague. Cannes fige dans le marbre le moment exact où elle est devenue la capitale mondiale du désir commercialisable.

Mais le génie de la Côte d’Azur réside dans sa capacité à pratiquer le grand écart facial sans jamais craquer son pantalon de lin blanc.

Des listes noires au champagne tiède

L’ambiance en coulisses ressemble pourtant moins à une insouciante plage des années cinquante qu’à un thriller d’espionnage mâtiné de guerre froide. Le grand frisson de cette édition ne vient pas des décolletés, mais du coup de sang des diffuseurs. En coulisses, l’ambiance est glaciale : la menace d’une « liste noire » brandie par Canal+ contre plus de 1 200 professionnels du cinéma ayant osé signer une tribune frondeuse fait trembler les brushings.

Pendant que les actrices en vue s’inquiètent de savoir si leur liberté de penser va saboter leur prochain contrat de sept chiffres, le reste de la faune cannoise fait mine de s’en foutre en sabrant le champagne tiède sur des yachts de passage. Au large, le gigantisme a un nom cette année : le Multiverse et ses 116 mètres de tôle rutilante, ou encore l’Amadea et sa piscine à débordement pour milliardaires en quête de discrétion. Une bulle d’opulence flottante où l’on préfère l’entre-soi des ponts en teck aux remous politiques du tapis rouge.

La lutte des classes entre deux rayons

Pendant que la jet-set s’asphyxie ainsi dans ses navettes maritimes privées pour rallier Saint-Tropez sans croiser le tiers-état sur la Nationale 98, le véritable événement cannois se joue quelques kilomètres plus loin, à La Bocca. Oubliez la montée des marches, le grand frisson de la saison pour le commun des mortels, c’est l’ouverture d’un Lidl XXL de 1 600 mètres carrés.

La scène a quelque chose de délicieusement cruel. D’un côté de la lorgnette, une poignée d’oligarques et d’influenceurs commandent des Uber Boats depuis leur smartphone comme on commanderait un kebab. De l’autre, la faune locale et les saisonniers qui font tourner la machine à paillettes s’alignent pour acheter du jambon sous vide en promotion. C’est le triomphe de la double réalité : le strass pour les yeux, le hard-discount pour l’estomac.

On pourrait y voir une forme de cynisme absolu, ou au contraire, la preuve rassurante que Cannes sait garder le sens des réalités. Ne nous y trompons pas : ce n’est pas de la mixité sociale, c’est de la coexistence pacifique. Le luxe n’a jamais eu de problème avec la pauvreté, tant qu’elle reste à La Bocca et qu’elle nettoie les suites du Carlton avant l’aube.

Au fond, BB, les super-yachts et le roi du poulet congelé partagent le même destin : être les mamelles d’une ville qui vend du rêve aux uns et la survie tarifée aux autres. On se retrouve au bar du Martinez pour en parler ? C’est le seul endroit où le ridicule ne tue pas, il se facture juste 30 euros le cocktail.

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