Après avoir exploré les vertus du silence, Pascal Bataille s’attaque à un sujet autrement plus brûlant : la jouissance. Dans son Petit Traité de la jouissance à l’usage de ceux qui veulent aimer la vie, l’animateur et auteur défend une philosophie du plaisir qui dépasse largement la sexualité. Marqué par un cancer du poumon et son engagement auprès des personnes atteintes de la maladie de Charcot, il invite à réapprendre à habiter le présent. Rencontre avec un homme qui revendique le droit de jouir, sans culpabilité ni jugement moral.
Flore Cherry: Après un livre consacré au silence, pourquoi avoir choisi de vous intéresser à la jouissance ?
Pascal Bataille : J’avais envie de revenir à mes premières amours philosophiques. Mon précédent ouvrage, Petit Traité du silence à l’usage des gens bruyants, explorait notre capacité à écouter, à nous recueillir, à comprendre, dans une société saturée de bruit informationnel. Les premiers retours m’ont encouragé à poursuivre cette réflexion.
Mais il y a eu un deuxième déclic, beaucoup plus personnel : j’ai réalisé que je m’étais trop longtemps empêché d’être heureux. J’ai cette tendance à ne jamais être véritablement dans l’instant présent, à anticiper ce qui va suivre plutôt qu’à savourer ce qui est là.
Deux expériences ont profondément nourri cette prise de conscience. Je suis ambassadeur de la lutte contre la maladie de Charcot, qui a touché mon entourage proche. En 2026, je trouve révoltant que nous ne sachions toujours pas guérir cette maladie. Pourtant, au contact de personnes qui en sont atteintes, j’ai découvert une extraordinaire capacité à regarder la vie avec amour, gourmandise et bienveillance. Plutôt que de se laisser envahir par la colère ou la frustration, certaines parviennent à conserver une joie de vivre bouleversante. Je me suis demandé comment elles faisaient.
Et puis, j’ai moi-même été diagnostiqué d’un cancer du poumon assez avancé. J’ai été remarquablement soigné et je suis aujourd’hui en rémission, peut-être même guéri. Cette expérience m’a fait toucher du doigt la fragilité de notre existence. Nous allons tous mourir. Cette perspective est évidemment angoissante, mais elle devrait aussi nous rappeler l’immense chance que nous avons d’être vivants.
J’ai donc voulu comprendre pourquoi nous habitons si mal le présent. Pour cela, j’ai convoqué les philosophes qui m’accompagnent depuis longtemps, mais aussi des biologistes, des artistes et différentes traditions de pensée. Ce livre n’est pas un manuel de recettes pour être heureux. Il propose plutôt d’ouvrir quelques fenêtres, de changer notre regard sur l’existence.

Flore Cherry : Revendiquer la jouissance dans un monde traversé par les guerres, les crises et les injustices, n’est-ce pas finalement un luxe de privilégié ?
Pascal Bataille : C’est une question essentielle, que je me pose dès les premières pages du livre. Oui, pouvoir réfléchir à la meilleure manière de profiter de la vie est déjà un privilège. Mais ce serait une erreur de croire que nous devons renoncer à la joie sous prétexte que le monde va mal.
Au contraire, il faut avoir conscience de cette chance et en faire quelque chose. L’égoïsme, ce serait de ne pas reconnaître notre position privilégiée, de ne pas éprouver de gratitude et de rester indifférent à la souffrance des autres.
La jouissance dont je parle n’est pas une invitation à brûler la chandelle par les deux bouts. Il ne s’agit pas de consommer toujours davantage de plaisirs, mais de trouver des motifs de se réjouir, de donner du sens à nos journées, y compris dans la tristesse ou la colère.
J’ai dédié ce livre à mon petit-fils, parce que j’aimerais aussi toucher les jeunes générations. Nous sommes conditionnés très tôt à vivre dans l’attente : travailler pour réussir, réussir pour gagner de l’argent, gagner de l’argent pour être heureux. Mais quand commence-t-on réellement à vivre ?
Je comprends parfaitement les angoisses des jeunes face à l’avenir. Simplement, il faut accepter une réalité : nous ne contrôlons pas tout. Nous passons énormément de temps à redouter des scénarios qui ne se réaliseront peut-être jamais. Ce n’est pas une philosophie du renoncement ou du laisser-faire. C’est une invitation à agir aujourd’hui, à faire du présent quelque chose qui puisse aussi préparer un bel avenir.
Flore Cherry : Nous n’avons jamais autant parlé de sexe, de désir et de liberté individuelle. Sommes-nous réellement devenus plus libres de jouir ?
Pascal Bataille : Oui et non. Il y a incontestablement eu une libération des mœurs. Aujourd’hui, on assume davantage ses choix : avoir des enfants ou non, vivre en couple ou rester célibataire, exprimer ses désirs et ses fantasmes. Les sex-shops ne sont plus nécessairement relégués dans des quartiers interlopes, ils peuvent s’afficher entre un fleuriste et une pharmacie. C’est une évolution positive.
Mais, parallèlement, nous assistons à une progression inquiétante de l’obscurantisme et du conservatisme moral. Regardez l’Amérique trumpiste ou les mouvements réactionnaires qui gagnent du terrain dans différents pays européens. La liberté des mœurs reste un champ de bataille.
J’ai consacré un chapitre aux paraphilies, dans lequel je défends notamment le libertinage et les pratiques sadomasochistes entre adultes consentants. Pour moi, aucune pratique sexuelle ne devrait être considérée comme sale ou immorale dès lors qu’elle repose sur le consentement. Pourtant, lorsque j’en parle, y compris auprès de jeunes, certains me traitent de vieux cochon ou de pervers ! Cela montre bien que la bataille culturelle est loin d’être gagnée.
Il a fallu inscrire la liberté de recourir à l’avortement dans la Constitution française, cinquante ans après la loi Veil, parce que nous savons que ce droit reste menacé. Et les débats autour de la transidentité révèlent eux aussi la persistance de jugements moraux très forts.
J’entends parfois des personnes de 25 ou 35 ans expliquer que la transidentité serait une mode, ou s’indigner de la prise en charge de certains parcours médicaux. Mais de quel droit juge-t-on ainsi la manière dont les autres disposent de leur corps ?
J’ai également une belle-fille qui ne souhaite pas avoir d’enfant et qui subit une pression sociale que je trouve insupportable. Pourquoi devrait-elle nécessairement éprouver un instinct maternel ? Pourquoi faudrait-il justifier ce choix ?
Nous devons apprendre à nous débarrasser de ces injonctions. Jouir, c’est aussi penser autrement, sortir des normes que l’on nous impose.
Flore Cherry : Cette défense de la liberté sexuelle ne ressemble-t-elle pas à un retour des idéaux de Mai 68 ?
Pascal Bataille : Il y a évidemment une filiation, mais avec une différence fondamentale : la place du consentement.
La libération sexuelle des années 1960 et 1970 a permis des avancées considérables, mais elle a aussi connu des dérives, notamment autour de la pédophilie. Aujourd’hui, nous devons défendre une liberté sexuelle fondée sur un consentement actif et réciproque.
Cela suppose de sortir de l’idée que le sexe serait une obligation. Je suis frappé d’entendre combien de femmes continuent à se forcer à faire l’amour pour satisfaire leur partenaire, préserver leur couple ou répondre à une attente implicite. Cela me choque profondément.
Personne ne devrait avoir à se contraindre sexuellement. Et personne ne devrait considérer que la sexualité constitue l’unique voie vers la jouissance.
On peut jouir seul, évidemment. On peut jouir de la musique, de la beauté, d’une conversation, d’un paysage ou du simple plaisir de ne rien faire. C’est précisément ce que j’essaie de montrer dans ce livre : la jouissance est infiniment plus vaste que l’orgasme.
Je crois que le consentement doit rester notre principe fondamental, sans devenir lui-même un nouveau carcan. Il doit être libre, sincère et réciproque. À partir de là, chacun devrait pouvoir vivre sa sexualité comme il l’entend, sans subir le jugement des autres.
Flore Cherry: Après avoir connu le succès, l’amour, la paternité et traversé la maladie, qu’avez-vous personnellement changé dans votre manière de jouir de la vie ?
Pascal Bataille : Je crois sincèrement que nous devrions apprendre à jouir de la vie dès l’école. On nous enseigne énormément de choses, mais très peu à savourer l’instant, à reconnaître nos émotions, à prendre conscience des petits bonheurs du quotidien.
Depuis un an ou deux, j’ai profondément changé ma manière de réagir à certaines situations. Je fais davantage attention à ce que je ressens et, surtout, j’essaie de le verbaliser.
Cela peut sembler dérisoire, mais lorsque je passe un bon moment avec des proches, je prends le temps de dire : « Qu’est-ce qu’on est bien ! » Je ne me contente plus de ressentir le plaisir, je le reconnais, je le formule, je lui donne une existence.
Ce sont de tout petits exercices, presque insignifiants en apparence, mais ils peuvent modifier notre regard sur la vie.
Nous avons cette tendance à croire que le bonheur se trouve toujours ailleurs, dans un projet futur, une réussite supplémentaire, une autre histoire d’amour. Alors qu’il est parfois simplement là, sous nos yeux.
Finalement, je crois que c’est cela, la plus grande leçon que j’ai apprise : parfois, dire les choses, c’est les faire exister.
Petit Traité de la jouissance à l’usage de ceux qui veulent aimer la vie, Pascal Bataille, éditions Guy Trédaniel, 2026.


