Il y a des modes de reconnaissance qui sentent l’affaire de copinage, ces cercles fermés où les élites se félicitent entre elles avec une complaisance de salon, et puis il y a des honneurs qui, même s’ils passent par les mêmes institutions, portent en eux une forme de légitimité presque indiscutable, cette évidence que l’on doit à celui qui a su imposer sa vision avec une constance, une force, une capacité à transformer une maison ancienne en entreprise signifiante sans jamais la dénaturer; le prix du créateur international de l’année décerné par le CFDA à Anthony Vaccarello pour Saint Laurent, annoncé le 9 septembre 2026, relève de cette seconde catégorie, et ce n’est pas un hasard si cette récompense tombe précisément alors qu’il célèbre une décennie à la tête de la maison parisienne, ces dix ans qui ont fait de lui non pas un simple successeur mais un véritable héritier, un architecte de la silhouette qui a su conjuguer le passé glorieux d’Yves Saint Laurent avec l’intransigeance contemporaine d’une mode qui ne pardonne aucune mollesse.
Le Conseil des créateurs de mode américains, ce CFDA qui a longtemps été le gardien exclusif des intérêts américains, a choisi ce Belge de quarante-quatre ans pour couronner sa singularité, cette façon qu’il a de piloter Saint Laurent avec une main de fer dans un gant de cuir noir, ce style si reconnaissable qu’il en est venu à définir une ère de la mode masculine et féminine, tout à la fois androgyne et sensuelle, élégante et provocante, noire comme un deuil perpétuel et brillante comme un feu de joie. Le communiqué cite sa « conviction créative soutenue, son influence mondiale et sa pertinence culturelle », ces formules que l’on attend d’une institution mais qui, dans le cas de Vaccarello, trouvent un écho juste: depuis son arrivée en 2016, il a fait de Saint Laurent une maison qui compte, non pas seulement en termes de ventes, de marges, de croissance économique, mais en termes de présence, de désir, de capacité à hanter les imaginaires, à définir ce qui est beau pour une génération qui se méfie des beautés trop faciles.
Anthony Vaccarello créateur de l’année aux CFDA Awards : dix ans de Saint Laurent sans faux pas
Ce qui rend cette consécration particulièrement remarquable, c’est qu’elle intervient dans un contexte où le luxe frémit, où les créatifs partent et reviennent avec une frénésie qui rend la longévité suspecte, où dix ans à la tête d’une grande maison constituent presque une curiosité historique alors que ses concurrents changent de directeur artistique tous les trois ou quatre ans, comme s’ils brûlaient leurs cartouches avec cette hystérie compulsive des addicts à la nouveauté. Vaccarello, lui, est resté, et ce talent pour la stabilité dans un monde d’éphémères est peut-être ce qui a convaincu le CFDA de le distinguer: il n’a pas tremblé, il n’a pas cédé aux sirènes des modes éphémères, il n’a pas cherché à surprendre à chaque collection mais à construire, patiemment, obstinément, une grammaire visuelle qui serait identifiée comme saint-laurentienne au premier coup d’oeil, cette silhouette fuselée, cette épaule marquée, cet héritage de noir et de blanc, de cuir et de velours, de cigarette et de déhanché que Yves avait inventée et qu’il a modernisée sans jamais la caricaturer.
On pourra toujours critiquer Vaccarello pour son manque de fantaisie, son goût pour la répétition, cette obstination presque névrotique autour de certains codes, cette silhouette androgyne un peu prédatrice qui semble parfois figée dans son propre miroir; mais il faut reconnaître que cette obstination compte pour quelque chose dans un monde où tout se ressemble, où l’on copie ce qui fonctionne ailleurs, où l’originalité est devenue un concept marketing plutôt qu’une réalité esthétique. Vaccarello a fait de Saint Laurent sa maison, au sens le plus ancien du terme, cette demeure où l’on reconnaît le style du maître en entrant, où chaque pièce, chaque angle, chaque ombre porte la marque de celui qui l’habite, et cette marque, il l’a imposée avec une ténacité de Belge, cette nation qui a donné à la mode plus de créateurs qu’elle ne devrait en raison de sa taille, cette ténacité du petit pays qui fait les grands gestes.
Le prix du CFDA pour Saint Laurent : quand l’Amérique reconnaît un Parisien belge
Il y a dans cette distinction une ironie délicieuse, presque littéraire: le CFDA récompense un designer belge pour son travail dans une maison française, cette maison dont le fondateur, Yves Saint Laurent, avait lui-même été couronné par les Américains avant de rentrer batailler à Paris avec son style révolutionnaire. C’est comme si l’institution américaine reconnaissait, à son tour, qu’elle ne détient pas le monopole de l’élégance, qu’elle doit regarder au-delà de ses frontières, vers ces créateurs européens qui continuent de définir ce que le luxe signifie dans la globalisation post-moderne. Vaccarello, à sa manière, incarne cette hybridité: formé à l’institut Saint Luc de Bruxelles, diplômé de la Cambre, il a travaillé chez Fendi avant de fonder sa propre marque, puis d’intégrer Saint Laurent par un détour qui ressemble à celui de tant de designers contemporains, ces parcours nomades qui transforment les frontières en fiction et les identités nationales en ressource plutôt qu’en carcan.
Et puis il y a cette autre facette, moins visible mais tout aussi essentielle, de son travail à Saint Laurent: cette production cinématographique, cette constitution de Saint Laurent Productions qui a produit Emilia Pérez de Jacques Audiard, ce film qui a triomphé à Cannes en 2023 et qui a démontré que Vaccarello ne se contentait pas de faire des vêtements mais cherchait à ancrer sa vision dans une culture plus large, à faire de la maison non pas un simple vendeur de luxe mais un éditeur de sens, un producteur d’images, un acteur culturel au sens plein. Le CFDA, en le couronnant, récompense cette ambition, cette compréhension que la mode du XXIe siècle ne se définit plus seulement par les défilés et les boutiques mais par une présence dans l’art, le cinéma, la musique, la culture numérique, cette capacité à être partout tout en restant identifié, reconnu, désiré.
Le prix sera remis le 2 novembre 2026 lors d’une cérémonie animée par Keke Palmer à New York, et Vaccarello s’y rendra sans doute avec cette retenue un peu froide, cette élégance détachée qui est sa marque, cette capacité à recevoir les honneurs avec une simplicité qui fait d’autant mieux ressortir leur grandeur. Dix ans à Saint Laurent, une décennie de défis, de crises, de succès, de collections interminables, de nuits sans sommeil, de créations, de doutes, de victoires, et cette consécration américaine qui vient poser un point final, ou plutôt une étape, sur un parcours qui n’est pas terminé, qui n’est peut-être même pas à mi-chemin, tellement Vaccarello semble porté par cette énergie tranquille de ceux qui savent que leur oeuvre n’est jamais achevée, qu’elle se poursuit avec chaque nouvelle collection, chaque nouvelle silhouette, chaque nouvelle femme qui enfile une veste Saint Laurent et devient, l’espace d’une soirée, celle qu’elle rêve d’être. Le CFDA lui donne un trophée, mais ce trophée, il le sait, il le doit avant tout à cette fidélité à une vision, à ce refus de céder, à cette obstination belge qui a fait d’un petit styliste bruxellois l’un des grands créateurs de notre temps, et qui continue, avec une constance presque inquiétante, de faire de Saint Laurent une maison où l’on va non pas seulement pour s’habiller, mais pour se reconnaître.


