Il y a des athlètes qui deviennent si grands, si monumentaux, si démesurément au-dessus de leur discipline qu’on finit par oublier qu’ils sont faits de chair et d’os, de tendons qui lâchent, d’épaules qui se déchirent, de ce corps fragile qui trahit même les géants; Teddy Riner est de ceux-là, ce colosse de deux mètres quatre qui a dominé le judo mondial pendant quinze ans avec une régularité de métronome, et qui vient d’apprendre à ses fans, à ses adversaires, à lui-même sans doute, que la machine n’est plus infaillible. Le 5 septembre 2026, il a annoncé son forfait pour les Championnats du monde de Bakou, en Azerbaïdjan, prévus du 4 au 11 octobre, et cette nouvelle, si elle n’est pas une surprise totale après des semaines de rumeurs, porte en elle quelque chose de plus lourd qu’une simple absence sportive: c’est le symptôme que le temps, ce temps que Riner a si longtemps nié par sa puissance, commence à réclamer son dû.
La blessure est à l’épaule droite, survenue à l’entraînement cet été, et elle a déjà contraint le quintuple champion olympique à renoncer au Grand Slam de Lausanne mi-août, puis au Grand Prix de Lima; chaque forfait successif alimentait l’inquiétude, chaque silence de son entourage laissait présager le pire, et voilà que le verdict tombe, implacable, à deux mois des Mondiaux: l’épaule n’est pas guérie, la récupération prime, le douzième titre mondial s’envole. On peut toujours objecter que Riner, avec ses onze couronnes planétaires, ses cinq anneaux d’or olympiques, son palmarès unique dans l’histoire du judo, n’a plus rien à prouver; mais ce n’est pas l’avis du champion, qui à trente-sept ans continue de traquer la compétition avec une soif intacte, cette soif presque pathologique des très grands qui ne se rassasient jamais, qui ne savent pas s’arrêter parce que l’arrêt signifierait l’admission d’une finitude qu’ils ont passé leur vie à nier.
Blessure de Teddy Riner : quand le corps du géant dit non
Ce qui frappe dans cette affaire, c’est la banalité presque insultante de la blessure: une épaule, pas un genou explosé dans un ippon spectaculaire, pas une cheville tordue sous le poids d’un adversaire désespéré, mais cette épaule droite qui a dû supporter des dizaines de milliers de saisies, de projections, de luttes au sol, de séances de musculation, de combats où le bras droit du colosse faisait office de levier, de grappin, d’arme absolue. C’est l’usure, la fatigue des matériaux, cette dégradation lente et mécanique qui finit par atteindre même les organismes les plus exceptionnels, et qui rappelle avec une brutalité salutaire que le sport de haut niveau, ce sport que l’on vend comme rêve et gloire, est avant tout une guerre contre le corps, une négociation permanente avec ses limites, une course contre l’effondrement que l’on gagne parfois longtemps, mais jamais indéfiniment. Riner l’a gagnée quinze ans, ce qui est une éternité dans le judo, où les carrières se comptent souvent en lustres écourtés par les traumatismes; et s’il doit aujourd’hui reconnaître que la partie se complique, ce n’est pas une défaite, c’est une étape, la plus douloureuse peut-être, celle où le champion doit apprendre à devenir patient, prudent, raisonnable, ces qualités qu’il a si superbement ignorées dans sa jeunesse de surhomme.
On peut imaginer l’état d’esprit de celui qui a tout conquis, qui a terrassé des générations d’adversaires, qui a fait pleurer des Japonais sur leurs tatamis sacrés, qui s’est présenté à chaque compétition comme l’évidence même de la victoire, et qui se retrouve soudainement réduit à compter les semaines de rééducation, à écouter son corps avec une attention nouvelle, à accepter cette humiliation fondamentale du sportif blessé: le regard des autres compétiteurs qui poursuivent leur route pendant que lui, le roi, reste en arrière. L’épaule droite de Teddy Riner n’est pas seulement un membre en souffrance, c’est un symbole qui vacille, cette épaule qui portait le drapeau tricolore, qui soulevait les trophées, qui écrasait les espoirs de ceux qui osaient croire qu’un jour viendrait où le géant ne serait plus là.
Forfait de Teddy Riner pour les Mondiaux de judo : la fin d’un règne ou un simple report ?
La question qui hante désormais les amateurs, les commentateurs, l’entourage même du champion, est celle de l’avenir: Bakou manqué, et après ? Les Jeux Olympiques de Los Angeles 2028, où Riner rêve d’un sixième titre olympique qui le placerait définitivement hors catégorie, dans une dimension mythique inaccessible même aux légendes, sont-ils encore réalisables avec un corps qui commence à trahir ? Le forfait de septembre 2026 n’est pas une condamnation, mais il est un signal, ce voyant rouge que les grands athlètes apprennent à reconnaître avec une angoisse particulière, parce qu’ils savent que le premier forfait en appelle d’autres, que la blessure qui revient devient chronicité, que le temps perdu à guérir ne se rattrape jamais vraiment dans une carrière où chaque mois compte. Riner n’est pas n’importe quel judoka, il a déjà survécu à des absences, des doutes, des renaissances; mais trente-sept ans, dans le sport de combat, c’est un âge où l’on ne se relève plus de la même façon, où chaque rechute creuse un peu plus le sillon de la fin.
Et pourtant, il serait imprudent de l’enterrer trop vite, ce colosse qui a fait de l’improbable sa marque de fabrique, qui est revenu de loin, des abysses de la défaite, des mois sans compétition, des questions sur sa motivation, pour chaque fois répondre par un triomphe. Peut-être que Bakou n’était qu’une étape, que l’épaule guérira, que le géant retrouvera sa place sur le tatami, que Los Angeles verra encore ce corps immense s’incliner devant personne. Ou peut-être que non, que cette fois le corps a décidé de dire stop, que le compte à rebours a commencé pour de bon, que nous assistons, sans le savoir encore, aux derniers feux d’une carrière qui restera, quoi qu’il arrive, la plus spectaculaire que le judo ait jamais connue. Ce qui est sûr, c’est que le forfait de ce 5 septembre 2026 marque un tournant, une page qui se tourne, un roi qui, pour la première fois peut-être, doit céder devant une force plus forte que lui: celle de la chair, cette chair qu’il a si longtemps dominée et qui finit toujours, inexorablement, par réclamer sa souveraineté.


