Mathieu Sapin, illustrateur français, entreprend durant douze mois l’étonnante aventure de découvrir le milieu carcéral. Dans cette aventure, il est accompagné de Dominique Simonnot, nommée contrôleuse générale des lieux de privation de liberté par Emmanuel Macron. C’était le 14 octobre 2020. Face aux mauvais traitements des détenus dans le milieu carcéral, Mathieu Sapin réalise la bande dessinée En liberté, parue le 28 août dernier aux éditions Dargaud. Cet « espoir« , comme le nomme Dominique Simonnot, nous invite à prendre conscience de la maltraitance carcérale qui semble pourtant persister. Plus encore, cette BD nous invite à porter un nouveau regard sur les détenus. Un regard qui les voit avant tout comme des êtres humains.
Si les articles journalistiques et les rapports de la contrôleuse n’ont pas suffi à inciter les magistrats à se rendre dans les prisons pour constater les dégâts des conditions de vie des détenus, les illustrations y parviendront-elles ?
Mathieu Sapin demande à être enfermé !
Alors que la contrôleuse générale enchaîne les visites des lieux de privation de liberté afin d’en rédiger des rapports, le bédéiste reste enfermé volontairement pendant quelques heures au sein de la prison de Vendin-le-Vieil. Il décrit avec lucidité et finesse la cellule dans laquelle il se trouve. D’abord plutôt satisfait de cette cellule, bien qu’étroite, Mathieu Sapin semble encore loin de la réalité carcérale. C’est au cours de ses visites dans des établissements pour mineurs, des centres de rétention administrative ou encore des maisons d’arrêt qu’il découvrira la maltraitance environnante et les difficultés rencontrées par les personnes privées de liberté.
Alors que les voix des détenus restent largement inaudibles dans la société, leurs témoignages font entendre des cris de profonde injustice qui semblent résonner aussi bien dans le bâtiment des hommes que dans celui des femmes : « Elle a déchiré un tapis de prière, jeté des vêtements pour éponger de l’eau avec son pied », « il n’y a plus aucun suivi familial. On est coupés du monde », ou encore : « Les fouilles, c’est tout le temps. Ils nous font écarter les fesses. Si on écarte pas les fesses, on nous envoie au mitard ». Les nombreuses plaintes à l’encontre des surveillant·es ne semblent pas améliorer la situation. À ces comportements signalés s’ajoute un absentéisme important du personnel pénitentiaire qui accentue le manque d’effectifs et dégrade davantage les conditions de détention.
Malgré les alertes et les comptes-rendus des contrôleurs, les conditions de détention restent difficiles : les cellules sont parfois insalubres et le mobilier est dégradé, la nourriture n’est pas servie en quantité suffisante. À cela s’ajoutent des problèmes d’hygiène importants : les détenus ne sont autorisés à prendre que trois douches collectives par semaine, tandis que la présence de nuisibles est signalée.
Les conditions de vie sont également affectées par le tapage nocturne et les relations parfois difficiles avec les surveillants, certains de leurs propos étant décrits comme inappropriés, voire vulgaires. La contrôleuse générale et certaines associations importantes, telles que l’Observatoire international des prisons (OIP), alertent sur la persistance de ces conditions de détention. Dans ces conditions, une question se pose : ces pratiques permettent-elles réellement de favoriser la réinsertion des détenus ?
Dominique Simonnot, une fois de plus effarée par ce qu’elle découvre lors de ses visites, déclare : « Il faut le reconnaître : c’est une catastrophe. C’est honteux ce que l’État laisse faire. C’est honteux le manque de courage politique face aux prisons. « (p. 85).
La surpopulation carcérale en chiffres
Il faut le dire, les nouvelles ne sont pas bonnes et les pouvoirs publics ne semblent pas parvenir à faire évoluer la situation.
Quels sont les chiffres ? Comme l’expliquent M. Sapin et D. Simonnot, la France compte près de 5 000 lieux de privation de liberté. Au 1er juin 2026, 88 829 détenus sont recensés dans les prisons françaises pour seulement 63 237 places. Par ailleurs, 76 000 patients en soins psychiatriques ont été enregistrés et 16 467 personnes ont été retenues dans les CRA (centres de rétention administrative) en 2025, pour une durée moyenne de 33,4 jours.
Si ces chiffres vous semblent abstraits, sachez que la visite de la prison de Nantes permet d’en mesurer concrètement les conséquences. Le bédéiste est notamment stupéfait de découvrir trois détenus (dont une personne handicapée) dans une cellule de 9 m². Il apprend également que la prison de Nantes accueille 1 016 détenus pour 576 places seulement.
La surpopulation carcérale constitue un problème majeur : elle réduit l’espace personnel des détenus, porte atteinte à leur intimité, limite leurs possibilités de promenade et restreint notamment leur accès aux soins et aux douches.


