Y a-t-il une vie après le porno ? Céline Tran, plus connue pendant dix ans sous son pseudo d’actrice X Katsuni, prouve avec une belle énergie qu’il peut y en avoir plusieurs. Retour sur notre rencontre avec l’actrice en 2015.
Depuis l’arrêt de sa carrière en 2013, Céline Tran multiplie les projets qui la re-dessinent en nouvelle égérie des geeks : aspirante actrice de films d’action, habituée des salles de sport, bonne camarade de François Descraques (le créateur de la série SF française à succès Le Visiteur du Futur) et coscénariste (avec Run) de la BD Heart Breaker. Dans cette dernière, une certaine Celyna fait son petit effet en guerrière vengeresse, entre Kill Bill et Une Nuit en Enfer. On a rencontré l’hyper-active artiste et parlé sport, séries TV et ninjas.
Céline Tran en interview dans Lui en 2015.
Céline Tran a faim. Attablée dans une brasserie parisienne, elle décide d’emblée de commander une assiette de légumes vapeur à 18 heures. « Je viens de m’entraîner pendant quatre heures pour une démo de katana artistique », se justifie-t-elle. Le thème de l’appétit viendra d’ailleurs dominer notre conversation : Céline Tran a envie de beaucoup de choses dans la vie. Mais pas comme pour un buffet à volonté. Plutôt comme un menu à plusieurs services, avec des étapes et des règles.
Lui. Quatre heures de katana ? Ça va sinon ?
Céline Tran. Je suis un peu fatiguée, mais dans le bon sens du terme… C’est pour ça que j’adore m’entraîner. Ça dégage de l’adrénaline et des endorphines, une excitation physique et un apaisement. C’est de la fatigue mais en même temps, on plane. C’est proche de l’activité sexuelle.
« J’ai eu ma période gothique où, forcément, je lisais The Crow. »
Le sport, c’est important pour toi ?
Je fais un peu de boxe pour travailler le cardio, mais pas forcément en combat. Je vais en salle de sport pour la musculation. En sport, je me fixe des objectifs : là, c’est pour me filmer dans des démos pour des réalisateurs. J’ai besoin de relever des défis à chaque fois. Aujourd’hui, c’est le katana, la prochaine fois, ce sera autre chose. En attendant les tournages, j’ai besoin d’être active.
C’est autant pour le plaisir de progresser que d’être en mesure de faire des images. Il est hors de question de se tourner les pouces. Comme j’ai été spécialiste d’un certain registre pendant un certain nombre d’années (Sourire), les gens ne me voient pas forcément dans des rôles « traditionnels ». C’est à moi aussi de montrer du concret.
Tu as passé du temps en Californie pour ta carrière dans le X. C’est la culture du corps là-bas qui a déteint sur toi ?
Je n’avais pas trop cette discipline du temps du porno. J’avais fait du karaté étant ado et j’ai arrêté à mes études. À partir du X, j’ai tout arrêté car c’est un métier où tu voyages beaucoup. Et c’est une activité physique qui demande beaucoup d’investissement (Rires). C’est vrai qu’il y a un culte du corps à Los Angeles, mais j’ai toujours fait du sport en puriste, pas dans l’idée de sculpter mon corps. Évidemment, il y a une satisfaction à ça mais ce n’a jamais été ma motivation première.
Le sport est un moyen. J’ai plaisir à faire de la musculation car cela va me rendre plus performante pour la suite. Et je ne peux pas concevoir l’activité physique sans passion. La danse de salon en est par exemple devenue une : je voulais juste faire du paso doble au début et je me suis retrouvée à danser tous les styles, à aller dans une école de danse ou faire de la compétition. Le sport a aussi pour moi été un moyen de tourner la page du X.
En parlant de transition, de reconversion post-X, tu n’as pas fait le choix de la retraite mais de rester dans l’œil du public d’une autre façon…
Il n’y a que les choix qu’on se donne. Certaines actrices retrouvent l’anonymat et s’y font bien. Elles ont fondé un foyer ou trouvé un bon travail. Elles se sont découvertes un potentiel qu’elles ne soupçonnaient pas à l’époque du porno. Forcément, personne n’en parle. Il y avait eu Rhabillage, un documentaire télé de l’ex-hardeuse Ovidie qui exposait les problèmes de reconversion des actrices X et sur lequel j’avais réagi quand je contribuais au site Le Plus pour L’Obs. C’est vraiment un serpent qui se mord la queue. Quand tu continues de te présenter sous ton pseudo, c’est ambigu. Il faut juste arrêter. C’est une erreur de se dire « J’arrêterai quand je trouverai quelque chose de mieux ». Il faut tout lâcher pour reprendre à zéro.
Dans ton cas, ta reconstruction en égérie pour les geeks est intéressante. On t’a d’abord vu sur des t-shirts où tu posais avec des lunettes et la mention « Geek life » ou avec des personnages de Star Wars…
Je ne me suis jamais dit, « tiens, c’est branché, c’est geek, donc ça va être bien pour mon image ». Pour les t-shirts, cela s’est fait naturellement, même si je ne suis pas une gameuse : je me l’interdis car je ne peux pas tout tout faire, j’ai peur que ça me plaise et donc me prenne du temps ! Il y a dix-quinze ans, les amis à qui je disais que j’étais fan de Conan le Barbare et Rocky me disaient que c’était ringard. Et aujourd’hui, c’est tendance. J’ai l’impression qu’il y a deux types de geek : le branché qui s’auto-proclame geek, achète une console et un poster de Rocky et c’est tout ; et le vrai, avec qui je m’entends bien —le mec qui n’avait pas trop de succès au collège. J’étais plutôt comme ça. La fille bizarre. J’ai eu ma période gothique où, forcément, je lisais la BD The Crow.
Puis il y a eu Le Visiteur du Futur (web-série ensuite diffusée sur France 4, sur les (més)aventures farfelues d’un voyageur temporel à notre époque et dans d’autres, ndr)… J’ai rencontré son créateur François Descraques lors un sketch pour le Golden Show (émission de sketchs à l’humour geek, diffusé sur Internet, ndr) et je me suis bien entendu avec lui. Depuis, on est très copains : on se voit régulièrement pour des soirées à regarder des nanars. J’ai vite dit à François « trouve moi un rôle pour Le Visiteur du Futur, je me moque d’y être une figurante ». Un an plus tard, il m’avait écrit le rôle de la Baronne (une aristocrate rusée mais « coincée du cul », dixit un personnage, à la Cour de Versailles en… 2550, ndr).
Attends, je peux donc écrire que « Katsuni aime les nanars » ?
Tu peux écrire que « Céline Tran raffole des nanars » ! Les films de ninja comme Miami Connection ou Ninja Condor 13. Mais aussi des films cultes comme American Movie, ou improbables comme Godzilla : Final Wars. The Room, dernièrement Sharknado 2… Et Trolls 2… Plus c’est absurde, plus j’aime. La dernière fois, on a regardé un film sur un crocodile vengeur, un bout-à-bout délirant de deux films différents et pas finis en fait. Le résultat est magique.
Tu t’es découvert une nouvelle fibre comique dans Le Visiteur du Futur ?
Surtout le plaisir de jouer. Je me suis dit « Je veux être devant la caméra » comme ça. On a fait ensuite des salons et conventions geek : c’était marrant d’y voir des enfants qui viennent te demander des autographes de la « Baronne ». C’est génial de voir qu’on peut susciter ça.
Tu penses avoir trouvé un nouveau public ?
Oui, notamment grâce aux réseaux sociaux et à Twitter qui a une influence énorme (son compte @Katsuni est suivi 134 000 personnes, ndr). J’ai découvert un nouveau public geek. Quand j’ai commencé à m’arrêter de m’y exprimer en tant qu’actrice X, de diffuser des photos sexy, que j’ai mis des lunettes et me suis exprimée comme « moi », il y a eu des remarques : « qui es-tu pour nous dire ce que tu penses de ce film ? »… Maintenant, c’est intégré.
Il y a un public qui me suivait et me suit encore, un qui m’a lâché après le X et un nouveau, grâce au blog que j’écrivais pour Les Inrocks. Ça intéressait des gens qui ne s’intéressaient pas forcément au porno.
Et donc avec Heart Breaker que tu coscénarises, la BD devient une autre de tes nouvelles casquettes…
Le premier volume de Heart Breaker a bien fonctionné auprès des fans de la série Doggybags (une collections de BD en hommage aux films d’exploitation dits « grindhouse » dont l’un des meilleurs représentants est Robert Rodriguez, ndr) où elle est sortie, tout comme auprès des nouveaux lecteurs. Ça nous a conforté avec Run (dessinateur et coscénariste, ndr) pour continuer. On écrit ensemble la suite, avec plus d’action et de violence. L’avantage de la BD par rapport au cinéma est qu’il n’y a pas de limites de budget. Mais c’est aussi comme écrire un scénario de film. Il faut toujours se rappeler qui sont les personnages, les non-dits, leurs motivations. C’est un peu comme une partie d’échecs où tu prépares le terrain et les mouvements.
Qu’est-ce qui t’inspire dans l’écriture de Heart Breaker ?
Dans la méthode d’écriture et le rythme, ce ne sont pas tant les BD que les séries TV qui m’ont aidée : tu poses les personnages, crées de l’empathie et des liens. En terme de rythme, il y a des pics, des ruptures, des entrées en matière forte, des cliffhangers, une révélation au milieu… C’est le squelette pour que le dessinateur puisse y mettre sa vision. Cela demande des recherches : dans mon cas, sur les vampires ou les États-Unis. Pour sortir des clichés, il faut les creuser. Mais c’est un travail passionnant. Mes deux grandes références restent 24 Heures Chrono et Lost, où tu es maintenu en haleine. Rien à voir avec The Walking Dead où j’avoue m’être souvent ennuyée. Cela s’améliore avec la saison 4 mais je trouve l’ensemble assez lent, même s’il y a des séquences sympathiques. C’est très américain, genre « Je ressens ci, je ressens ça ». Et les personnages féminins y sont assez insupportables (Rires). C’est la raison pour laquelle je suis tant avide de cinéma asiatique : il est à la fois plus sobre et plus extrême, plus pudique dans la démonstration des émotions.
Sinon, des films tels que The Crow, Blade Runner, Entretien avec un Vampire sont des références qui m’ont marquée et dans lesquelles j’aime puiser. Et bien sûr le cinéma de Tarantino et Robert Rodriguez. Contrairement à ce qu’ont pu penser les lecteurs, Blade n’a pas été une source d’inspiration, je ne l’avais alors pas encore vu ! Enfin, concernant le scenario pur, je me suis évidemment nourrie de mon expérience dans le X, puisque l’histoire débute sur un set porno à Los Angeles.
Le teaser que tu as spécialement tourné pour Heart Breaker te montre très à l’aise, en train de massacrer des vampires au katana dans une boîte de nuit. C’est ce que tu aimes dans les séries, ou aimerais faire au cinéma ?
Les films d’action m’attirent. J’aurais trop voulu être dans Kingsman. J’ai envie de baston et de me défouler. Se défouler, c’est aussi dans le jeu d’acteur et pas que dans la bagarre. J’ai des projets en France, en Asie ou aux États-Unis. Je me suis mis à apprendre le Chinois. Mais je ne me limite pas. C’est plus une question d’affinités avec des personnes. Si François Descraques m’appelle demain et me dit « Je veux tourner un drame« , je suis partante car c’est lui.
L’ennui est donc bien l’ennemi mortel de Céline Tran, à trancher à tout prix. Après l’entretien, on se quitte dans le métro. Elle a revêtu casquette et écharpe et on ne voit plus que ses yeux. On se retourne. Elle a disparu. Elle nous avait donc omis un défi, pleinement relevé : être un ninja.


