Ed Lachman, la masterclass : « Regardez des films ! »

Recherche Susan désespérément, Virgin Suicides, Erin Brockovich, Loin du paradis, The Last Show… Si ces films vous disent quelque chose, c’est pour une bonne part grâce à Ed Lachman, directeur de la photographie génial, cultivé et inventif. Une seconde avant « Action », Cate Blanchett est-elle encore Cate Blanchett, ou déjà Bob Dylan ?

L’homme derrière la caméra de Todd Haynes, Sofia Coppola, Robert Altman ou encore Ulrich Seidl. Car autant casser le mythe tout de suite : ce ne sont pas les réalisateurs qui filment leurs propres films. Sauf à quelques exceptions près, comme lorsque Ed Lachman coréalisa en 2002 avec Larry Clark le dur et troublant Ken Park. Mais la qualité de l’image, sa couleur, son teint, son apparence, bref, l’esthétique imperceptible et essentielle d’un long comme d’un court métrage est d’abord l’œuvre de son directeur de la photographie.

« C’est bien que vous ayez du temps car je ne sais pas faire court », prévient Ed Lachman rencontré en pleine préparation de son exposition en 2014 dans la superbe et flambant neuve Galerie cinéma, où son travail est exposé jusqu’à ce samedi inclus. Effectivement, l’entretien durera quatre heures. Morceaux choisis.

LUI.fr : Vous êtes un photographe qui passe le plus clair de son temps à filmer. Comment distinguez-vous ce qui relève du travail ou du plaisir ?

ED LACHMAN : J’adore mon travail de chef opérateur et je le trouve divertissant, mais ça reste un travail. La photographie en revanche, c’est mon espace personnel, ma manière de jouer avec mon environnement, y compris quand je prépare un film. J’utilise alors la photographie comme un instrument de recherche, mais un instrument très personnel.

Pourquoi ouvrir l’exposition par les images si mélodramatiques, si saturées de couleur de Loin du paradis (Cf. notre image de Une) ? Reflètent-elles plus particulièrement le « style Lachman » ?

Pas vraiment, car mon style change d’un film à l’autre. Dans un film, il y a en général un début, un milieu et une fin. Une image statique, au contraire, du moins une bonne image, c’est une histoire à fin ouverte que le spectateur doit compléter : pas seulement une illustration mais une interprétation qui donne un contexte émotionnel à l’expérience de visionnage. Appelez ça l’indécision du moment… J’ai choisi cette série de moments relevant de l’abstraction parce que chacun peut se construire sa propre histoire, même sans avoir vu le film de Todd Haynes.

Vous présentez également une autre série d’images réalisées sur un tournage de Todd Haynes, I’m not there, biopic où Bob Dylan est incarné par six acteurs. Cette fois-ci l’ambiance est tout autre, avec des Polaroids en noir et blanc…

Il s’agit de ces outils de travail dont je vous parlais. Comme les photographes de mode, j’utilise depuis toujours des Polaroids 300 pour tester la lumière et le contraste. Souvent j’écris même dessus. Sur le tournage de I’m not there, Cate Blanchett a été la première à s’y intéresser. Le film était tourné en noir et blanc mais les acteurs se voyaient en couleur et mes photos les aidaient à se visualiser en noir et blanc.

Vous capturez de véritables moments de grâce, comme si vous étiez invisible…

Les photographes de plateaux sont souvent perçus comme des intrus, notamment parce que tout ce qui les intéresse, ce sont souvent les gros plans, pour la future promotion du film. Moi au contraire, en tant que directeur de la photo, j’ai une position privilégiée, en symbiose avec les acteurs. Je suis au cœur du tournage et non à sa périphérie. Cela me permet de déclencher quelques secondes avant qu’un acteur ne commence à jouer, c’est-à-dire durant cet instant transitoire où il cesse d’être lui-même et s’apprête à entrer dans son personnage. Regardez cette image de Cate Blanchett : est-elle encore Cate Blanchett ou joue-t-elle déjà Bob Dylan ?

Vous exposez également votre image la plus culte : la toute dernière photographie de River Phoenix. Racontez-nous son histoire…

Elle a été prise en 1993, la veille de la mort de River, sur le tournage de Dark Blood de George Sluizer. Dans ce film, Judy Davis et Jonathan Pryce jouent un couple venu d’Hollywood, qui tombe en panne au milieu du désert de l’Utah. Un jeune homme d’origine indienne, Boy, joué par River, vient leur porter secours. Sa femme vient de mourir et il s’éprend de Judy.

Dans la dernière scène que nous ayions tournée avec River, il déclare sa flamme à Judy dans une grotte éclairée par des dizaines de bougies ; mais en vérité la lumière ne provenait pas des bougies mais d’ampoules cachées dans le plafond. Quand George a crié « cut », l’assistant a coupé la caméra sans que je m’en rende compte. Comme je l’ai moi aussi coupée, en fait je l’ai rallumée. Quelqu’un a éteint les lumières artificielles, mais les bougies ont continué de brûler. River est alors devenu une silhouette parfaite. Il est resté immobile pendant vingt secondes, puis s’est avancé vers la caméra et a recouvert tout l’objectif de son corps… C’était le soir de Halloween et le lendemain matin, au lever du soleil, il est mort… (River Phoenix est mort à 23 ans d’une surdose de drogues.

Malgré son jeune âge, il avait déjà frappé les esprits par ses prestations inoubliables, notamment dans le Stand by Me de Rob Reiner ou My Own Private Idaho de Gus van Sant, ndlr). Un jour plus tard, nous nous sommes réunis pour regarder ensemble les toutes dernières images de River. Après les deux prises, nous avons entendu la voix de George, « Cut », puis River nous est apparu. Sachant qu’il jouait un Navajo féru de mythologie, croyant aux fantômes, ce fut un véritable choc.

Vous avez aussi beaucoup travaillé sur le vieux continent. D’où vient votre « européanophilie » ?

Mon père représentait une entreprise alsacienne aux Etats-Unis et il y a toujours eu des Européens dans notre maison. Adolescent, je me rendais en Europe chaque été, pour découvrir au moins deux ou trois pays. Mes parents étaient suffisamment ouverts pour me laisser découvrir de nouveaux mondes, puis pour me laisser intégrer une école d’art. Or les premiers films qui m’ont captivés étaient français et allemands. Sans doute parce que je suis plus sensible aux histoires centrées sur des personnages qu’aux films de genre… Puis j’ai rencontré Werner Herzog qui m’a donné ma chance sur son film La Souffrière (1977). J’ai donc toujours gardé un pied en Europe, même quand j’ai commencé à beaucoup travailler aux Etats-Unis, après Recherche Suzanne désespérément, avec avec Rosanna Arquette et Madonna.

« La philosophie de l’exposition ? Montrer que les images en lien avec le cinéma ne sont pas toutes à rechercher dans les films eux-mêmes. »

Vous travaillez également avec le trublion autrichien Ulrich Seidl (scénariste de Dog Days et réalisateur de l’incroyable trilogie « Paradis », ndlr) depuis Import/Export. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Je venais de tourner Ken Park avec Larry Clark. Werner Herzog est sorti du film et m’a dit : « Pas mal, mais c’est un truc de petit joueur. Tu devrais voir les films de Seidl. » Je les ai découverts en Europe, durant la Biennale, puis j’ai rencontré Seidl et le courant est immédiatement passé, ainsi qu’avec son caméraman habituel, Wolfgang Thaler, un type formidable.

Seidl est donc plus « gentil » que ses films ?

C’est un homme incroyablement sympathique et ouvert ! Vous saviez qu’il avait même pensé devenir prêtre ? Une partie de la critique pense qu’il se moque de ses personnages mais c’est faux, il souffre pour eux. Ce qui est vrai, c’est qu’il tend au public un miroir dans lequel on n’a pas forcément envie de regarder. C’est douloureux de s’observer tel que l’on est vraiment.

Comment trouvez-vous l’équilibre entre le désir des réalisateurs qui font appel à vous pour donner à leurs films la « patte Ed Lachman » et votre désir d’artiste de vous réinventer ?

Tout dépend des réalisateurs. Avec ceux qui ne sont pas très visuels, c’est facile car je fais mes propres choix. Avec ceux comme Ulrich, qui a des idées très précises, notamment en terme de composition, ou Todd Haynes, qui fait énormément de recherches visuelles et en sort avec des idées ultra conceptuelles, il faut trouver un langage commun qui change à chaque fois. Plus que de créer mon propre style, j’essaie de trouver un style qui découle du matériau et du contexte. Je trouve toujours dangereux d’essayer de styliser un film, car on peut facilement aller trop loin.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune directeur de la photographie ?

1) Regarder des films, beaucoup.

2) Essayer de comprendre ce qui, à l’écran, vous fait réagir et pourquoi.

3) Devenez un observateur du monde dans lequel vous vivez. Pourquoi les choses ont-elles l’air qu’elles ont ? A cause d’un reflet, d’une lumière, d’une fenêtre, d’un mur de telle ou telle couleur ?

4) Identifiez les artistes que vous respectez le plus. Si vous comprenez leur démarche, il y a de fortes chances pour qu’ils comprennent votre travail et vos peurs. Ce sont eux qui seront le plus à même de vous aider. Pour moi, ce fut Kieslowski et Bertolucci. Je n’ai jamais oublié le temps que nous avons passé à discuter.

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