Film Noir : les aventures de James Ellroy au pays des Femmes Fatales

Une main fine aux ongles vernis allume une cigarette… Une femme descend un grand escalier boisé et darde un regard envoûtant sur un pauvre type fauché par sa passion du jeu. Inutile d’en dire plus : vous avez reconnu l’univers du Film Noir, vous savez que l’homme en question finira mal et que sa vie basculera du simple fait de sa rencontre avec un archétype diabolique du cinéma : la femme fatale.

Avec plus de 40 documentaires au compteur, principalement consacrés au cinéma, les sœurs Clara et Julia Kuperberg se sont cette fois attaquées, donc au Film Noir, cette école cinématographique qui fleurit —si l’on peut dire, tant les films y sont sales et sombres— à la fin des années 40 à Hollywood. Une manière particulière de filmer les hommes, les femmes et la ville qu’elles sont allées disséquer pour les spectateurs en compagnie de trois invités prestigieux : Eddie Muller, écrivain, fondateur et président de la Film Noir Foundation, Alain Silver, historien du cinéma, spécialiste du genre et… pas moins que le grand James Ellroy, auteur du Dahlia Noir, de L.A. Confidential, de la trilogie Underworld, USA ou de Ma Part d’ombre, livre dans lequel il rouvre le dossier du meurtre jamais élucidé de sa mère avec l’aide du détective Bill Stoner. 3 passionnés du Film Noir, donc, absolument passionnants à suivre et écouter.

Des femmes fatales, des hommes brisés, une ville sordide ?

Lui a décidé d’enquêter en 2015.

Pourquoi le Film Noir ?

Clara Kuperberg. D’abord, c’est une grande passion, depuis toujours. On a toutes les deux étés élevés au Film Noir, par notre père. On a regardé Laura quand on avait 5 ans, Sunset Boulevard, Assurance sur la Mort, on les connaît tous… Même Péché mortel, dans lequel le personnage joué par Gene Tierney se jette dans un escalier pour provoquer une fausse couche… Des scènes choquantes comme ça, on regardait ça toute petites.

Julia Kuperberg. Et en grandissant, on se rend compte que ce sont vraiment des films pour adultes ! Pas seulement pour le côté éventuellement choquant, mais aussi parce que ce que vivent les héros, au-delà du crime ou du seul suspense, ce sont vraiment des problèmes et des questions d’adulte…

Clara. On redécouvre des tas de niveaux de lecture. Et on a découvert d’autres encore, en filmant ce documentaire.

La femme fatale, pour une petite fille, c’est un modèle à suivre ?

Clara. Complètement, une icône même ! Beaucoup de petites filles ont dû se déguiser pour ressembler à Ava Gardner ! Avec le temps qui passe, bien sûr, on voit autre chose…

Par exemple ?

Clara. D’abord, que c’est un personnage diabolique… Mais aussi que c’est un moyen par lequel le Film Noir fait de la femme, et c’est suffisamment rare à l’époque pour être souligné, l’égale de l’homme. Elle à égalité dans la méchanceté. Dans notre film, Eddie Muller cite l’exemple de Un si doux visage (Angel Face, Otto Preminger, 1952), où Gene Simmons incarne une femme monstrueuse, qui tue sa belle-mère, son propre père, tout le monde. Ça montre que la femme peut être aussi cruelle que l’homme, capable de tuer comme lui, d’être calculatrice et manipulatrice. Auparavant, dans le cinéma américain, le tueur ne pouvait qu’être l’homme. Désormais, la femme aussi endosse ce rôle et devient son égale. Ça la descend de son piédestal, ça la sort du rôle de la femme fragile, de la petite chose à protéger…

Le Film Noir ne serait donc pas misogyne ?

Julia. Certainement pas ! Car en outre, il y a toujours un autre personnage féminin, la gentille. Qui va veiller sur son homme, tout faire pour lui éviter de prendre le chemin funeste sur lequel l’entraîne, invariablement, la femme fatale. Or, et c’est la grande différence entre ces deux archétypes, la gentille travaille, elle est autonome, elle se suffit à elle-même. Elle a toujours un travail —et pas un simple job de secrétaire. Ce sont des femmes qui ont de la poigne et du répondant. On pense à Ella Raines, dans Impact, un film d’Arthur Lubin sorti en 1949, qui tient une station-service et a, littéralement, les mains dans le cambouis…

Clara. Le grand amour de James Ellroy ! Nous qui pensions qu’il craquerait pour les femmes fatales, qu’il nous dirait « J’aime les salopes ! », pas du tout ! Son cœur fond pour la gentille… Et surtout pour Marsha Peters, le personnage joué par Ella Raines. James Ellroy, justement. Il est vraiment généreux dans le documentaire, il se livre beaucoup, il ne joue pas, lui qui est si souvent provocateur et cultive un personnage éminemment désagréable, particulièrement avec son intervieweur. Comment l’avez-vous amadoué ?

Clara. Nous avions déjà fait un portrait sur lui, pour Arte, il y a quelques années. Et nous nous sommes simplement bien entendus. Il est arrivé très en retard à l’interview, nous étions vraiment flippées, et tout à coup a débarqué ce grand type, avec sa démarche toute dégingandée, qui nous tape sur l’épaule et nous dit : « Call me Dog ». Puis il a dit, tout de suite : « Venez, on va faire un tour ». On est monté dans sa voiture… Il nous a conduites dans le fin fond de Los Angeles, dans la banlieue de El Monte, nous a déposé et dit : « Voilà, l’histoire va commencer là, c’est là que ma mère a été retrouvée violée et étranglée ». Il a posé le décor d’entrée et, à partir de ce moment-là, on n’a plus eu affaire qu’à un type adorable, vraiment. Il renvoie toujours l’image d’un homophobe hystérique et tout, ce n’est pas du tout ça, ce n’est que de la façade.

Que vous a-t-il appris ?

Clara. Déjà, il connaît tout. Il est imbattable, il connaît toutes les séries B, les petits films, les seconds rôles, les dixièmes rôles, c’est une encyclopédie.

Et donc, il n’en pince pas pour la femme fatale ?

Clara. Il les trouve horribles et vulgaires, il les déteste.

Julia. Enfin… Il aime bien, comme il dit, être le « gros matou » qui va voir les garces, mais qui rentre à la maison quand même. C’est ce rapport-là dans le Film Noir, ce balancement entre la femme fatale et donc, disons, la gentille, dont il nous a vraiment fait prendre conscience.

Et l’homme, dans le Film Noir ?

Clara. Il en prend pour son grade !

Julia. C’est un benêt !

Clara. Et pourtant, ce ne sont pas des petites pointures : c’est Robert Mitchum, Burt Lancaster, des hommes comme ça, qui sont en situation de souffrance et dans un rôle de victime… La figure de la virilité même et, pourtant, ils se font dégommer comme des débutants.

Mais il y a aussi les détectives…

Julia. Mais même les détectives, ils ont un côté sombre. On est après la Dépression, à laquelle a succédé la guerre, le retour des héros un peu déchus, qu’on a célébrés mais qu’on veut aussi oublier, pour passer à autre chose. Les détectives ou les policiers sont des hommes meurtris, blessés… Ils sont cyniques, ils ont un mal-être, un côté sombre. Ce ne sont pas des hommes joyeux. Et même si, à la fin il résout l’enquête et survit, ça reste un personnage torturé, et il y a toujours un échec quelque part. Pas de happy end dans le film noir.

Clara. James Ellroy déteste Marlowe. Il déteste Bogart. Pour lui, Bogart est trop doux, il préfère la figure du détective privé qui est plus pourri, comme Mike Hammer (personnage créé par Mickey Spillane, adapté en série mais aussi dans le film Kiss me Deadly, 1955, ndlr), de Robert Aldrich. Mike Hammer n’ a pas de limite, il agit pour ses propres intérêts, il se contrefiche de travailler pour le bien d’autrui… Ça, c’est son type de héros. Pour lui, c’est la véritable représentation du héros américain. L’opposé de Bogart.

Julia. Ellroy nous a expliqué que Bogart était trapu, qu’il était moche, qu’il était mal habillé, qu’il joue mal, qu’il ne dégage rien, qu’on ne comprend rien à ce qu’il dit… Nous ne sommes pas du tout de cet avis !

Quels films nous conseillez-vous ?

Clara. Assurance sur la Mort (Double Indemnity, Billy Wilder, 1944), Boulevard du Crépuscule (Sunset Boulevard, Billy Wilder, 1950), Mort à l’arrivée (D.O.A., Rudolph Maté, 1950) et Association criminelle (The Big Combo, Joseph H. Lewis, 1955) —qui sont deux films plus mineurs mais géniaux— Un si doux visage (Angel Face, Otto Preminger, 1952) et Péché Mortel (Leave her to Heaven, John M. Stahl, 1945), avec Gene Tierney… La Griffe du Passé (Out of the Past, Jacques Tourneur, 1947), mais c’est peut-être un peu too much… Gilda, bien sûr (Gilda, Charles Vidor, 1942). Et Impact (Impact, Arthur Lubin, 1949).

Et dans le cinéma récent ?

Clara. L.A. Confidential (L.A. Confidential, de Curtis Hanson, 1997) est une adaptation vraiment réussie de Ellroy. Les films de Michael Mann aussi, comme Collatéral, (Collateral, 2004), Le Sixième sens (Manhunter, 1986). Michael Mann sait filmer L.A., sans le moindre doute et, oui, avec cette ambiance de film Noir.

Un mot qui revient souvent, dans le documentaire, c’est « Corruption ». C’était vraiment si corrompu que cela, le LAPD ?

Clara. Ah oui, c’était hallucinant. Les flics prenaient ses enveloppes, liquidaient des gangsters pour le compte de rivaux, tout ce petit monde était lié… La Mafia s’est installée à Hollywood dans les années 30 pour blanchir son argent… Et elle contrôlait tout, elle avait pris le contrôle des syndicats, des acteurs, des techniciens, de la police, des studios… Elle était infiltrée partout.

Pour vous, ce sont définitivement des grands films ?

Julia. Oui, bien sûr. Le Film Noir est aussi le fruit d’énormément d’auteurs qui arrivent d’Europe de l’est et apportent quelque chose avec eux, de la noirceur, un sentiment de fatalité… Des gens qui ont une vision, qui sont des auteurs et, malgré l’univers des studios, quand on voit ces films-là on y voit vraiment leur patte : Preminger, Wilder… Sunset Boulevard, c’est juste un chef d’œuvre, je sais pas si on arrivera à faire ça un jour tellement c’est parfait…

Clara. Et en plus, ce que je trouve génial moi dans ces films, c’est qu’il y a un culot, une audace, qu’on n’a pas aujourd’hui… On était capable de montrer une dureté, une cruauté chez les héros… Qui accepterait de jouer le rôle de Gene Tierney dont nous parlions au début, qui dit que son enfant est un monstre et qui se jette dans l’escalier pour le tuer… ? Quelle actrice accepterait de faire ça, aujourd’hui ?

Un conseil pour le lecteur de Lui, ce serait quoi ? Fuyez la femme fatale ?

Non, comme dit Ellroy : allez vous promener avec les femmes fatales, amusez-vous avec elles… Et puis revenez à la maison retrouver la gentille qui vous préparera un bon ragoût et prodiguera les bonnes caresses au bon gros matou…

Los Angeles, cité du Film Noir est diffusé sur OCS Géants.

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