Le prix Goncourt 2010 est venu dîner à la maison. Au menu : sa nouvelle carrière d’acteur de cinéma, son prochain roman, le disque Aubert chante Houellebecq, son anthologie de poésies chez Gallimard (Non réconcilié) et la guerre civile en France.
(Entretien paru dans Lui n°7, mai 2014.)
On sonne à la porte. Michel Houellebecq est en avance. Je suis très honoré de recevoir le plus grand romancier français chez moi, même s’il est allergique à mon chat. “Ton chat est quand même bizarre, dit-il. Il a une tête méchante. Il fait un peu peur. On devrait le prendre en photo, les lecteurs de Lui pourraient ainsi en juger par eux-mêmes.” Je refuse de publier une photographie de Kokoschka : il ne faut pas rendre mon chat trop célèbre car il est déjà très narcissique. En outre, je précise qu’il s’agit d’une chatte et – pardonnez cet humour vulgaire – il me semble qu’il y en a déjà suffisamment dans ce magazine.
“Si tu allumes une cigarette en attendant le TGV, tu es qualifié tout de suite de nihiliste, quoi.”
Recevoir Michel Houellebecq à son domicile n’est pas une mince affaire. Déjà se pose le problème des cendres de sa cigarette : il faut souvent tendre un cendrier à l’endroit où la cendre va tomber. S’il est de notoriété mondiale que Michel tient sa cigarette entre l’annulaire et le majeur, l’on sait moins qu’il est rigoureusement incapable de faire tomber sa cendre en un objet prévu à cet effet. Pour bien situer le cadre de notre entretien, il vous faut imaginer un hôte qui tente sans cesse de rattraper au vol des paquets de cendres tombant sur la chemise, ou dans l’assiette, ou le verre, de son invité.
Nous mangeons un couscous de chez Bébert en buvant du côte-rôtie. Nous dégusterons ensuite un assortiment de fromages choisis spécialement par Nicole Barthélemy pour Michel – principalement des fromages à pâte molle. Je n’ai pas prévu de dessert car je sais que nous n’aurons plus faim. Cela fait vingt ans que je fréquente Houellebecq : nous nous sommes rencontrés au début des années 90, quand ni lui ni moi n’avions de succès. En 1998, il est devenu un phénomène de société avec la publication des Particules élémentaires.
Deux ans après, je publiais un roman dont il m’avait suggéré l’idée : 99 francs. Depuis, nos destins liés nous empêchent de nous sentir concurrents. On pourrait dire cela autrement : j’ai accepté sa victoire depuis longtemps. J’ai toujours ressenti une immense tendresse pour cet auteur délicat, fatigué, qui ne prononce (lentement) que des phrases vraies. J’aime le lire, l’écouter, l’admirer et je sais que c’est une chance de pouvoir passer du temps avec lui. Il est toujours drôle et émouvant, même quand il a les cheveux collés sur le front et qu’il s’endort à table.
“Soumission”, dernière ligne droite
Frédéric Beigbeder. Donc, c’est officiel : tu vas publier un roman l’année prochaine ?
Michel Houellebecq. Mmmm… oui, mais je ne te dirai pas le titre. Teresa tient à l’exclusivité.
À la bonne heure : j’en déduis que tu restes chez Flammarion ! (Teresa Cremisi en est la présidente.)
Je voudrais commencer par parler de toi, Frédéric. Tu as écrit quelques livres, certains bons, d’autres non. Mais tu es sans problème le meilleur critique littéraire depuis déjà pas mal de temps. C’est pour cela que je te crains.
Ha ! Ha ! Tu es venu dîner pour tenter de m’amadouer ?
Mmmm… Je suis très sérieux : tu es le critique que je crains le plus. (Rires.)
Non, Michel ; tu as choisi de dîner à mon domicile car tu ne peux plus fumer au restaurant.
Dominique Voynet a dit que le principal danger pour les enfants c’était la cigarette à l’intérieur des appartements. Tu verras que bientôt on n’aura plus le droit de fumer, même chez soi ! Quand je suis en train d’écrire, ma consommation de cigarettes augmente considérablement. Je suis à quatre paquets par jour en ce moment. Je ne pense pas que je parviendrais à écrire sans nicotine. Voilà pourquoi je ne peux pas ralentir en ce moment.
Est-ce qu’on peut parler de ton problème dentaire ? Cela t’a un peu transformé physiquement. La dernière fois que tu es venu dîner ici, pardon de dévoiler ta vie privée, mais enfin… tu avais oublié tes dents sur cette table et ensuite tu as fait tout le Festival de Berlin sans tes dents ! Cela modifie ta physionomie sur les photos… tu t’en fous ?
Ben euh… je m’en fous un peu, oui, pour être honnête. (Rires.)
Mais ça va, la santé ?
Euh… non. Je pense que quand même, quand j’aurai fini ce roman, je vais faire un effort pour réduire la cigarette. L’alcool n’est pas un problème sauf avec les chauffeurs de taxi, une fois sur deux, le chauffeur me dit : “Ah non, pas vous ! vous allez vomir dans ma voiture !“
Donc, ton évolution physique n’est pas une tentative calculée de te faire une trogne à la Paul Léautaud ?
Non, je ne vois pas à quoi il ressemble. On me compare parfois à Gainsbourg mais ça me vexe plutôt, parce que je préfère Polnareff ou Joe Dassin.
“Jusques en haut des cuisses / elle est bottée / et c’est comme un calice / à sa beauté.” Tu n’aimes pas, ça ?
Bof… J’ai fait mieux, hein. Je tiens à le préciser : je suis quelqu’un qui aime beaucoup la chanson. J’ai commencé à écouter le hit-parade vers 11-12 ans. Le choc esthétique le plus violent de ma vie restera quand même la découverte du rock.
Ton dieu, c’est toujours Paul McCartney ?
Oui, mais je peux être aussi très ému par Schubert.
Je peux témoigner qu’à Guéthary je t’ai vu pleurer en écoutant “Let It Be”. Tu pleures aussi en écoutant un lied de Schubert ?
Ah ! oui ! Le Pâtre sur le rocher, c’est la seule fois de ma vie où j’ai éclaté en sanglots en plein concert. C’était très gênant pour la chanteuse car je pleure bruyamment. Enfin, peut-être qu’elle était contente de provoquer cet effet mais c’était embarrassant. L’arrivée de la clarinette est un des trucs les plus beaux jamais composés. Quand je veux me représenter ce qu’est un génie, je pense à Beethoven plus qu’à Shakespeare. Dans la période plus récente c’est McCartney et, en vieillissant, Hendrix. Ma rencontre avec Iggy Pop est une des plus grandes joies de ma vie. 1969, des Stooges, est le premier disque que j’ai acheté.
Ce qui est surprenant, c’est que tu as été adapté en chanson par Iggy Pop, Carla Bruni et Jean-Louis Aubert. Ils ont des styles très différents !
Mmmm… Les créateurs de haut niveau viennent me trouver tout naturellement !
Tu vas bientôt te rendre à l’inauguration de la “rue Michel Houellebecq” dans la ville espagnole de Murcie. Qu’est-ce que ça fait d’avoir une rue à son nom ?
Mmmmm… ça fait drôle. Je crois que ça a impressionné ta fille.
Ah ! oui ! Elle était très épatée. Je trouve que tu devrais y habiter. Ainsi, on pourrait t’écrire : “À Monsieur Michel Houellebecq, dans la rue du même nom.”
Mmmm… Pratique, oui… ça fait noble, un peu.
Boss des livres, romancier mythique
Tu as aimé jouer ton propre rôle dans L’Enlèvement de Michel Houellebecq, de Guillaume Nicloux ?
C’est drôle parce que les kidnappeurs en ont marre de leur otage. Une sorte de syndrome de Stockholm inversé. Une fois de plus, je confirme ma réputation de touche-à-tout ! Bon, pour le disque de Jean-Louis Aubert, je dois signaler que je n’ai strictement rien fait. J’ai été emballé par le projet mais je n’ai rien foutu.
“Il faut plus de démocratie directe si l’on veut sortir de cette crise de la représentation politique dans laquelle nous sommes.”
Simultanément, ta poésie entre dans la prestigieuse collection « Poésie/Gallimard ». La préfacière Agathe Novak-Lechevalier dit de toi que tu développes un art du « télescopage ». Ce que tu as résumé ainsi : “Faire quelque chose de religieux intégrant l’existence des parkings souterrains.”
C’était une gageure ! Mon problème, ça a été de choisir l’ordre des poèmes dans cette anthologie : à chaque fois que je trouvais un poème excellent, tac ! je changeais de partie. C’était comme de faire du montage. Non réconcilié est vraiment mon best of.
Je crois savoir que tu as écrit ton roman à Cuba et en Thaïlande. Tu fais exprès d’écrire dans des pays qui ne parlent pas le français ?
J’ai besoin d’être seul dans ma langue. Je ne communique pas de la journée dans ma langue. Le français est réservé à l’écriture, ça permet de rester concentré.
Comment débutes-tu un roman ? Tu choisis un sujet ou tu attends l’inspiration ?
Mmmm… T’as des préoccupations qui montent et des premières pages qui viennent et tu continues. Et hop !
Tu m’as souvent dit que tu aimais les romans longs car ils permettent de s’installer, de se sentir confortable pour développer, suivre des personnages… J’ai peut-être tort mais, cette fois plus encore que les autres, j’essaie d’être parfait, donc je corrige tout le temps. Et du coup, le prochain sera plus court que les autres.
Ah ! c’est bien !
Quoi, “c’est bien” ?
Euh… je suis un peu paresseux…
Tu es insultant ! Dis-le tout de suite si mes gros livres t’emmerdent ! (Rires.)
Le prix Goncourt a-t-il changé ta vie ?
Non, pas du tout. Mon prochain roman ne sort pas en septembre, c’est tout ce que ça change.
Moi, je publie en septembre.
Toi, tu peux encore avoir le prix Goncourt.
Impossible, je suis juré au Renaudot.
Ah ! quel con ! Pourquoi tu te mets dans des trucs comme ça ? (Rires.)
Ça me fournit une excuse pour ne jamais l’avoir ! Après quelques années d’exil en Irlande, tu es revenu en France il y a un an dans une tour qui ressemble à un gratte-ciel new-yorkais avec vue sur des idéogrammes chinois. Tu vis comme dans Blade Runner, à Paris XIII° !
Il y a un double aspect. D’une part, j’ai voulu revenir en France sans avoir l’impression d’être en France. D’autre part, étant proche de l’autoroute, je peux quitter le pays très rapidement.
“Je peaufine un projet de nouvelle Constitution démocratique. J’en ai parlé à Sarkozy, pour qui j’ai une réelle affection.”
Houellebecq veut sauver la France
Tu n’es pas heureux d’être revenu dans ton pays ?
Je me sens extrêmement mal en France. Il y a eu plusieurs tours de vis supplémentaires depuis que je suis parti. C’est incroyable comme le gouvernement semble vouloir augmenter le malheur des gens, dans des proportions peut‑être inédites. Je suis triste de l’état de mon pays. Tu veux que je te dise ? Je redoute une guerre civile. C’est très tendu en ce moment. Ça peut exploser à tout instant.
On connaissait la “fracture sociale” ; toi, tu es considéré comme le romancier de la “fracture sexuelle”. Que penses-tu de la loi pénalisant les clients de prostituées ?
C’est une saloperie pure et simple. Je connais des prostituées, en tant qu’ami et même pas que client. Il leur reste un peu de culpabilité parce que certaines m’ont dit qu’elles s’achètent plein de conneries, genre fringues de créateur, pour expier un peu, dépenser plus vite leur fric. À part ça, elles adorent leur métier et empêcher ces filles d’exercer est une première saloperie considérable ; le fait de ne pas écouter les prostituées du tout est une infantilisation tragique. Quant à foutre des amendes aux clients, c’est humainement dégueulasse. Je ne peux pas supporter un gouvernement qui fait des choses pareilles, ce n’est pas possible.
Mais comment empêcher la guerre civile que tu annonces ?
(Ton gaullien :) Je peaufine un projet de nouvelle Constitution démocratique. J’en ai parlé à Sarkozy, pour qui j’ai une réelle affection. Il est assez inhabituel de lancer une campagne politique dans Lui, mais je ne dispose pas de beaucoup de relais d’opinion sérieux, et puis il faut changer les habitudes anciennes.
Nous t’écoutons.
Eh bien, tout d’abord, je souhaite généraliser la démocratie directe en supprimant le Parlement. À mon avis, le président de la République doit être élu à vie mais instantanément révocable sur simple référendum d’initiative populaire. Troisième mesure importante : la fonction de juge deviendra élective (bien sûr parmi les diplômés en droit, on ne pourra pas élire quelqu’un comme toi, par exemple).
Je te signale que j’ai eu une licence de droit à Assas !
(Sourd à mes protestations.) Quatrième mesure : le budget de l’État sera décidé par les citoyens qui devront chaque année remplir une feuille avec des cases à cocher. Le peuple décidera ainsi quelles dépenses il juge prioritaires. On fera une moyenne avant d’allouer les budgets à chaque ministère. Il faut plus de démocratie directe si l’on veut sortir de cette crise de la représentation politique dans laquelle nous sommes. Si l’on n’adopte pas mes mesures, on court à la catastrophe.
Tu veux être le nouveau Michel Debré ?
Rousseau avait élaboré un projet de Constitution pour la Pologne. Ceci est “mon projet pour la France”.
Quenelle or not Quenelle
Ce qui est amusant avec toi, c’est que tu es un romantique moraliste presque chrétien que tout le monde prend pour un nihiliste décadent et athée.
Oui. C’est très étrange mais mmm… c’est un mystère. Si t’allumes une cigarette en attendant le TGV, tu es qualifié de nihiliste tout de suite, quoi. Le mot « nihiliste » a un sens historique précis et limité qui date du XIX° siècle russe : ce sont des révolutionnaires qui se sont dit “on ne sait pas ce qu’on veut mettre après, mais il faut tout détruire, ce sera toujours mieux qu’avant”. Moi, je ne suis pas nihiliste, au contraire : je suis un conservateur comme Benoît Duteurtre.
C’est grâce à lui qu’on se connaît, tu sais. Il m’a emmené aux réunions de la revue L’Atelier du roman au Lucernaire, ce devait être en 1994. Il y avait là Philippe Muray, Lakis Proguidis, Milan Kundera et toi.
Oui, ces écrivains avaient en commun de lutter contre le “politiquement correct”. Aujourd’hui, on ne veut même plus prononcer l’expression, c’est devenu ridicule, mais ça avait un sens, et ça en a toujours, de lutter pour sa liberté d’expression. Le “politiquement correct” n’a cessé de progresser depuis vingt ans. On se fatigue de dire du mal de ce truc mais le truc ne se fatigue pas d’exister. J’ai connu Philippe Muray : de son vivant, j’étais en désaccord avec lui et, aujourd’hui, je m’aperçois qu’il avait raison sur tout, en fait. C’est horrible ce qu’on supporte.
Les jeunes qui font des quenelles sont une conséquence de l’ampleur du “politiquement correct”.
Bien sûr ! Tu crois que ça m’a amusé d’aller à un procès alors que je ne me suis jamais intéressé à l’islam ? On doit pouvoir travailler sans être inquiété par la censure. L’interdit est une mécanique qui ne s’arrête jamais. Il y a quelqu’un qui est très libre en ce moment, c’est Gaspard Proust. Je l’aime vraiment bien. C’est une des seules émissions que je regarde tout le temps, les cinq minutes de Gaspard Proust.
Je te le présente quand tu veux ! Ah ! attention, c’est maintenant l’heure de notre nouvelle rubrique : la question d’Albert Camus.
Ah ! J’écoute.
Houellebecq heureux ?
Peut-on imaginer Houellebecq heureux ?
Mmmm… euuuh… pffff… Joyeux : ouais. Heureux, j’aurais tendance à dire non. Dans ma vie, je n’ai eu que des bribes de bonheur. Des moments de joie.
Je rappelle la première phrase de ton premier livre : “Le monde est une souffrance déployée.”
Il est certain que ce n’est pas la phrase d’un optimiste. Le bonheur, pff… Il faut imaginer Houellebecq n’écrivant plus ; j’espère que c’est une perspective pénible.
Tu es plutôt pour le progrès technologique (par exemple, le clonage humain dans Les Particules élémentaires et La Possibilité d’une île). Que penses-tu des utopies transhumanistes de Google ?
J’ai récemment perdu mes deux parents et mon chien dans un laps de temps relativement bref : je n’ai pas été satisfait de ces morts. Si on peut vivre trois cent cinquante ans, je suis pour : il y a encore tellement de livres à lire. Récemment, j’ai découvert Theodor Fontane, c’est génial. En revanche, je ne vois pas l’intérêt des Google Glass, c’est un peu terrifiant les caméras qui reconnaissent les gens. L’autre jour, j’ai vu une publicité qui m’a effrayé dans le métro pour un site de rencontres qui disait “l’amour n’arrive pas par hasard”. J’avais envie de dire :”Justement si, laissez-nous au moins le hasard.”
Je n’arrive pas à savoir dans quel camp tu te situes. Tu es pour protéger l’humanité ou tu es favorable à une humanité “augmentée” ?
Disons que j’ai pas envie de me laisser emmerder par les humanistes. Si on peut améliorer l’humanité, pourquoi pas ? Je me souviens d’une conférence au moment où je me faisais traîner dans la boue et traiter de nazi parce que soi‑disant je défendais l’eugénisme, la génétique et tout ça. Il y a un handicapé qui a dit avec difficulté au micro : “Je… suis… plutôt… pour.” C’était terrible, ça a calmé tout le monde. Évidemment que c’est pas marrant d’avoir une maladie génétique orpheline. Bon, y a tout de même une limite. Faut pas non plus excessivement normaliser l’être humain, parce que s’il fallait être bien… ni toi ni moi ne serions vivants ! (Rires.)
C’est à ce moment précis que notre cher photographe anglais Jocelyn Bain Hogg a sonné à la porte. Michel a alors sorti de son sac à dos deux choses : une ampoule Coup d’éclat, dont il a étalé le contenu sur son visage, et La Chanson de Roland dont il a lu à haute voix un passage. Ensuite, bien plus tard dans la nuit, le chauffeur de taxi accepta de transporter un poète quelque peu éméché.
La France n’était donc pas complètement fichue.

