La rédaction du Lui.fr vous propose de lire ou relire l’interview des frères Gholan de 2014.
La légende Cannon Films, sans qui Chuck Norris ne serait pas vraiment Chuck Norris.
La saga “Cannon films” est la maison de production qui donna à Chuck Norris ses lettres de noblesse. En 2014, à Cannes, la rédaction a pu rencontrer les cousins à l’origine de cette folle aventure cinématographique grâce au documentaire qui leur était consacré : The Go-Go Boys. Deux jours plus tard, le casting de Expendables 3 (Stallone, Lundgren, Ford, Snipes et les autres) défilait en véhicule militaire sur la Croisette. Un vent surgi de 1985 soufflait sur la Croisette.
La folle histoire des frères Gholan
Pour ceux qui ont grandi dans les années 80 ou s’attardaient le soir sur la TNT, le nom et son logo, claquant dans un bruit de porte de prison avant chaque film, sont synonymes des séries B, voire B-, avec Charles Bronson, Chuck Norris, Michael Dudikoff ou Jean-Claude Van Damme. Le Justicier braque les dealers, Delta Force, American Ninja, Bloodsport et beaucoup d’autres étaient nos pourvoyeurs fauchés de testostérone, d’action et de dialogues transcendés par la VF (“Toi, tu commences à me baver sur les rouleaux“, dixit Chuck Norris à un fâcheux dans Invasion USA). Bronson et Norris expédiaient les méchants ad patres au bazooka, Van Damme pratiquait ses premiers grands écarts et les petits garçons impressionnables que nous fumes se souviennent avec affection de tous ces exploits un peu approximatifs aux affiches rutilantes.
“Ce n’est plus un quartier, c’est une zone de guerre !”. Le Justicier de New York.
Derrière ces histoires, il y avait Menahem Golan et Yoram Globus, un duo de cousins germains et israéliens, légendaires par leur enthousiasme, leur absence de complexes, leur mauvais goût et leurs méthodes de flibustier. Au sens littéral : à des fins de promo, ils firent appareiller à Cannes en 1986 un galion utilisé sur Pirates, le gros flop de Roman Polanski. Le documentaire, réalisé par une femme, Hilla Medalia, retrace avec affection (et l’autorisation des intéressés) une ascension typiquement américaine, avec beaucoup d’argent et des ennuis à la hauteur du succès.
Menahem Golan était l’artiste, Yoram Globus l’homme d’affaires. Fou de cinéma depuis tout petit au point de bricoler une bobine d’images sur un rouleau de papier toilette, Golan devint un producteur et cinéaste estimé dans son pays et ailleurs. Sa production Sallah fut nommée pour l’Oscar du meilleur film étranger en 1964, de même que Opération Thunderbolt, sa réalisation de 1977. Globus travaillait dans le cinéma de son père et, comme le résume sommairement un journal TV dans le film, “trouvait l’argent que Golan dépensait“.
Les Go-Go boys, comme on allait les surnommer, quittent leur pays pour conquérir l’Amérique à la toute fin des années 70 après s’être piqués de monter leur propre Hollywood en Israël. La même aventure que les fondateurs juifs d’Hollywood, les Warner, Goldwyn et Meyer. Mais avec des ninjas et une petite compagnie achetée sur place : Cannon Films, donc.
Un Turc est venu nous voir avec 50 000 dollars en liquide et nous a dit : “Je veux acheter des films”.
“Cannon était au début une société avec soixante films au catalogue et 3 millions de dollars de dettes“, nous explique Yoram Globus, venu à Cannes avec Menahem Golan pour présenter le documentaire. Ils n’arrivaient pas à vendre leurs titres. “Menahem et moi sommes partis d’Israël avec 500 dollars en poche parce que c’était interdit de sortir de grosses sommes d’argent du pays. Nous sommes descendus à Cannes, avec nos brochures et avec cette idée : “on va faire des films américains”. Un Turc est venu nous voir avec 50 000 dollars en liquide et nous a dit : “je veux acheter des films”. J’ai dit à mes amis : “dans une heure, je vais avoir cet argent”. Et ce fut le cas.
La palette de la Cannon s’étendait au-delà des films d’action : ils commirent des comédies musicales comme Breakin’, pour surfer le plus vite possible sur la vague du breakdance. Ou The Apple, un opéra disco réalisé par Menahem Golan en personne, encore plus daté que Hair. Sylvia Kristel et Bo Derek se dévoilèrent respectivement dans L’Amant de Lady Chatterley et Boléro. Mathilda May fut une extraterrestre nue dans Lifeforce (L’étoile du mal) et Richard Chamberlain, leur Indiana Jones du pauvre dans Allan Quaterman et Les Mines du Roi Salomon. Dans tous les cas, les critiques étaient unanimement mauvaises.
Une légende produite à 100 à l’heure
La légende de Cannon tient aux films mais aussi à sa manière de les produire. Le plus vite possible, à la chaîne. Les financer en les prévendant, soit appâter les acheteurs sur la foi d’un casting, mais sans scénario, ou grâce à leur campagne d’affichage massive sur la Croisette pour des métrages non encore tournés. Ou encore signer des contrats avec les réalisateurs sur une nappe, comme avec Jean-Luc Godard en 1985. Godard à la Cannon ! ?? À Cannes, le cinéaste leur avait promis sa version du roi Lear. “Il devait tourner le film en dix semaines. Et à un moment, toujours rien malgré les 500 000 dollars qu’on lui a remis. On a insisté et il nous a fait… quelque chose… En une semaine. Ce fut un fiasco. Mais au moins, la Cannon compte Godard dans la liste“. Montré finalement à Cannes en 1987, King Lear est un ovni ineffable, sans grand rapport avec Shakespeare, un collage hanté par un JLG affublé d’un bonnet de ski et de porte-clefs accrochés à ses lunettes.
Dans un autre genre, c’est aussi surréaliste que Chuck Norris tuant un rat avec ses dents dans Portés Disparus 2. Golan et Globus avaient trouvé plus malin qu’eux. En quête de crédibilité entre deux fusillades, la Cannon mit un point d’honneur à produire des films d’auteur. Un Othello par Franco Zefirelli, Les Vrais Durs ne savent pas danser de Norman Mailer ou Love Streams de John Cassavetes. “Sur le film, il était déjà malade mais il a travaillé d’arrache-pied. Le premier montage durait 2h15 et on lui a dit : “John, enlève quinze minutes et ce sera commercial, mais toujours fantastique”. Il a acquiescé -“ok, ok”. Une semaine après, il nous a montré le nouveau montage. Qui durait 2h45. Il nous avait puni de lui demander des coupes. Mais c’était un type fantastique”.
“Nos films sont comme des enfants. Certains sont mûrs… D’autres moins.”
Et pour imposer Cassavetes à l’étranger, les cousins ne firent pas de manière. Le Justicier de New York fut distribué à Taïwan à la condition que Love Streams y soit aussi montré en salles. “Cannon était une combinaison entre l’action et l’artistique“, martèle Golan. Les cinéastes eux-mêmes pouvaient en venir à certaines extrémités : “au moment de Barfly de Barbet Schroeder, nous n’avions plus de liquidités. Et Barbet est venu nous voir, nous disant “si le film ne se fait pas, je me coupe un doigt. Nous avons finalement convaincu Mickey Rourke et Faye Dunaway et le film a été un carton aux États-Unis et en France. On a vendu 250 000 VHS !” Mais le film d’auteur dont les Golan/Globus sont le plus fier reste Runaway Train du Russe Andreï Konchalovsky. Un scénario d’Akira Kurosawa sur deux évadés en Alaska, à bord d’un train lancé à pleine vitesse, incontrôlable. Le parfait équilibre entre l’énergie d’une série B et la colère existentielle d’un Jon Voight en guerre contre la nature et le genre humain.
Regrettent-ils certains de leurs films ? “Ce sont comme des enfants“, sourit Yoram Globus, “on ne peut pas les renier : certains sont mûrs, d’autre moins.” Dans le documentaire, Konchalovsky, lui, joue à l’enfant abandonné : “si j’ai quitté Hollywood, c’est parce que Golan et Globus étaient partis“, dit-il. Rencontré à Cannes, Tobe Hooper, le réalisateur du légendaire Massacre à la Tronçonneuse, insiste aussi sur le côté familial : “je sais qu’ils sont très controversés mais on était très proche. Ils ont été géniaux avec moi. On a fait Lifeforce et ils me disaient “prends ton temps si tu veux pour tourner et si tu as besoin de Londres comme décor, eh bien, on en construira un ! On mettra tout le budget à l’écran.”
À son apogée, en 1986, Cannon avait 46 films en cours. Cannes fut même rebaptisé le Festival de Cannon à l’occasion, tant les Golan/Globus y faisaient marcher les affaires. La compagnie était en avance sur son temps, le premier studio indépendant avant que l’adjectif ne devienne à la mode avec Harvey Weinstein et Miramax dans les années 90 : “c’était plus que ça“, surenchérit Globus. “Nous avons montré au milieu qu’il y avait un monde hors des États-Unis et qu’on pouvait y gagner de l’argent.“
Never regret, never complain
Le ver est dans le fruit, lorsque les cousins s’intéressent à un genre qui cartonne de nos jours : les super-héros. La Cannon rachète les droits cinéma de Superman, convainquent Christopher Reeves de reprendre la cape. Superman 4 est mis en chantier, budgété à 36 millions de dollars. Soit moins que les 39 millions de Superman 3. La scène où la Statue de la Liberté est arrachée de son socle et jetée dans les airs est… embarrassante. Le film déborde clairement du modèle low-cost maison, a du mal à boucler son financement et est péniblement mis en boîte pour 17 millions de dollars. Les effets spéciaux, dont une fameuse scène où la Statue de la Liberté est soulevée de son socle et jetée dans les airs, sont rachitiques et embarrassants.
Sorti en 1987, Superman 4 est un bide et rapporte moins que les épisodes précédents. Autre échec SF, l’extravagant Les Maîtres de l’Univers, adapté des jouets Musclor et co. Les Golan/Globus maîtrisent la fantaisie militaire lorsqu’ils décochent Delta Force, mais moins les surhommes costumés. Ils projetaient d’adapter Spider-man à l’écran sans comprendre le concept : ils pensaient que c’était un extraterrestre avec huit pattes… Avec l’enchaînement de bides coûteux, la Cannon ne peut plus faire longtemps illusion. En 1986, les cousins ouvrent de nouveaux gros bureaux à Los Angeles et son maire chante leurs louanges de génies du marketing. Dès 1988, la Cannon est menacée de banqueroute. Pathé les rachète et le divorce est consommé entre les cousins : Menahem l’artiste est de plus en plus las de Yoram l’homme d’affaires, et quitte la compagnie. Et la brouille sera longue.
“Réconciliés” à l’écran pour The Go-Go Boys, Menahem Golan lance la pique définitive à Yoram Globus : “j’ai un super script qui nous fera décrocher l’Oscar : lis-le. Pour une fois, lis un scénario dans ta vie !“. La Cannon mit la clé sous la porte en 1993. À ce moment, ces derniers indépendants ne peuvent rivaliser avec un Hollywood tenu par les groupes de communication, les financiers et des budgets inflationnistes. Yoram Globus résume la façon dont l’industrie a changé : “vous n’avez qu’à voir ici, à Cannes, où il y a plus d’avocats, de comptables que de cinéastes. Nous manquons de pionniers et d’alternatives à Hollywood qui donnent leur chance à des réalisateurs européens, par exemple. Ils finissent tous aspirés par Hollywood !”


