Anabel Hernandez, journaliste en sursis
La rédaction du Lui.fr vous propose de lire ou relire l’interview d’Anabel Hernandez de 2013.
Avant, il y avait Roberto Saviano et son Gomorra qui l’a sacré pape de l’investigation sur la mafia. Aujourd’hui il y a la journaliste mexicaine Anabel Hernández et son Narcoland, en espagnol Los señores del narcotrafico. Les dessus sales du narco trafic au Mexique et des alliances cartels/gouvernement/forces de l’ordre disséquées au plus près… “Si vous voulez qu’on enquête, il faut payer” : voilà ce que les policiers auraient dû éviter de dire à Anabel Hernandez, après l’enlèvement et le meurtre de son père en 2000, alors qu’elle n’avait que 29 ans. Elle accuse alors l’État mexicain de complicité avec les cartels de drogue, après plus de 7 ans d’enquête sur ces alliances. Preuves à l’appui et sources au sein même des cartels et du gouvernement. Les hauts fonctionnaires nommés dans son livre sont toujours libres, voir encore en poste mais, selon elle, “au moins les Mexicains savent qui ils sont vraiment”.
“Les forces déployées par l’État le sont pour protéger une organisation criminelle, pas pour éliminer le problème de la drogue.”
Ce qui la choquait le plus lors de son enquête, c’est bien que Joaquim Guzman, dit El Chapo était libre et protégé par la DEA (Drug Enforcement Administration, les “Stups” américains). En 2011, Anabel Hernandez publie un contrat qui lie la DEA à l’avocat d’El Chapo. Le contrat stipule qu’en échange d’informations sur les cartels ennemis de celui de Sinaloa, la DEA protège et ferme les yeux sur les activités du 63 ème homme le plus puissant du monde, selon le classement de Forbes de l’époque. La journaliste raconte à Lui en 2013 comment trafic et corruption gangrènent un pays tout entier.
Lui. Vous affirmez que la guerre que mène le gouvernement contre les cartels de drogue au Mexique n’est qu’une vaste escroquerie.
Anabel Hernandez. Cette guerre n’a jamais existé. C’est une simulation. Le gouvernement finit toujours par protéger un des cartels. Durant le gouvernement de Vicente Fox et de Felipe Calderon, ils combattaient seulement les cartels ennemis du Cartel de Sinaloa, dont El Chapo Guzman est le leader. Ils ont protégé Guzman et son organisation. Tous les morts, les forces déployées par l’Etat l’étaient pour protéger les intérêts d’une organisation criminelle et non pour éliminer le problème de la drogue, ni le narco trafic, ni les cartels. (depuis la réalisation de cette interview en 20013, El Chapo a été arrêté en février 2014. Il s’es évadé 4 mois plus tard de la prison d’Altiplano grâce un tunnel souterrain et était depuis en cavale. En 2019 il est condamné à la prison à vie).
La guerre contre les narcos de Calderon était une telle blague que même les chiffres le démontrent : selon une information de l’ONU, le Mexique est le second producteur de marijuana et de pavot au monde, et un des principaux producteurs de méthamphétamines. Avant cette pseudo guerre, le pays n’était pas aussi haut classé. Durant la soit-disant guerre contre le narco trafic, la consommation de drogue s’est multipliée dans le pays, selon les chiffres officiels d’une enquête du bureau national contre les dépendances. Les saisies de tonnes de drogue ont diminué, ainsi que les destructions de plantation. Désormais il y a plus de cartels et d’organisations criminelles qu’avant le début du mandat de Calderon. Quel genre de guerre contre la drogue permet au contraire que la drogue s’accroisse et que ceux qui la trafiquent soient encore plus puissants, comme le cartel de Sinaloa ?
“Le pouvoir de l’argent de la drogue a corrompu tous les autres secteurs de la société mexicaine : l’Église, les équipes de foot, le showbiz…”
Pour vous, la clé du trafic, c’est la corruption au sein même de l’Etat. Pouvez-vous vous expliquer ?
Le narcotrafic au Mexique existe parce que les autorités, à tous les échelons, le permettent en échange d’argent et de pouvoir. Cela fait 13 ans au moins que les différents cartels affichent clairement leur soutien lors des campagnes politiques. Ça, c’est de la corruption. Le pouvoir de l’argent de la drogue a corrompu les autres secteurs de la société mexicaine : l’Église, les équipes de foot, le showbiz, etc. Il y a des églises qui furent construites avec l’argent des barons, il y a des équipes de foot qui blanchissent de l’argent, il y a des joueurs qui ont des liens avec les narcos et fréquentent les mêmes bars qu’eux.
Des hommes d’affaires ont également été impliqués. Il y a des dizaines de cas énumérés dans mon livre, d’entreprises même très importantes, de banques et de bureaux de change. Si les cartels ne pouvaient pas compter sur cette forme de complicité, ils ne pourraient pas survivre. La corruption est la mère de la crise de gouvernance et de la crise humanitaire qui se déroulent aujourd’hui au Mexique. Les cartels sont le pire visage de cette crise.
Votre livre vient d’être traduit en anglais, trois ans après sa publication au Mexique. En quoi ce qui se passe au Mexique concerne le reste du monde ?
“Aujourd’hui les cartels mexicains sont présents dans pratiquement tous les pays du monde.”
L’exemple de ce que la corruption peut engendrer sur un pays et une société doit être redouté. Le problème du narcotrafic au Mexique n’est pas seulement celui des Mexicains, c’est celui de tous les pays du monde qui consomment ces drogues illégales et où il est permis ou toléré de blanchir l’argent de ces organisations criminelles. Aucun de ces pays n’est exempté de subir les violences des cartels un jour. Si l’argent et la drogue entrent dans ces pays, c’est parce que des fonctionnaires laissent faire. Aujourd’hui les cartels mexicains sont présents dans pratiquement tous les pays du monde. Premièrement ils amènent la drogue, ensuite l’argent, ensuite la violence.
Pourquoi employez vous le terme ‘mafiocratie’ pour décrire Mexico ?
Au Mexique, il existe un Etat mafieux. Il y a des institutions et des fonctionnements publics qui sont complices des groupes mafieux. Et pour ces gens, la loi ne s’applique pas. Les milliers de morts et de disparus au Mexique dont les cas n’ont pas été résolus est l’exemple le plus douloureux de cette corruption. (Plus de 100 000 personnes sont mortes depuis 2006 et durant les six premiers mois de 2013, s’ajoute plus de 10 000 morts). Le fait que Joaquim Guzman restait libre et gérait son empire de la drogue et de la mort était l’exemple le plus clair, le plus scandaleux visible au reste du monde.
Vous êtes régulièrement menacée et devez vivre sous la protection de gardes du corps, d’où viennent les menaces ?
Depuis le début de mon enquête sur les Seigneurs du narcotrafic en 2008, j’ai commencé à publier des informations sur la corruption au sein du Secrétariat de la sécurité publique fédérale et à ces commandants de police, principalement du politicien Genaro Garcia Luna. J’ai alors commencée à être harcelée et à recevoir des menaces. Mais après la publication du livre, le harcèlement est devenu menace de mort de la part de Garcia Luna et son équipe corrompue, en collusion avec des kidnappeurs et des gangs. Les lecteurs anglophones peuvent lire le livre le plus vendu au Mexique sur la drogue, maintenant traduit en anglais et publié par Verso Books sous le titre Narcoland – The mexican drug lords and their godfathers, qui retrace ses investigations

