La rédaction du Lui.fr vous propose de lire ou relire l’interview de Tin-Tin de 2015.
Tin-Tin, “tatoueur des célébrités”, des vraies. Initiateur du Mondial du Tatouage qui s’ouvre, chaque année, pour trois jours à la Grande Halle de la Villette à Paris, monsieur charismatique mondialement reconnu par ses pairs, ce personnage singulier pratique le tatouage depuis plus de 30 ans. L’affaire du Tatoo n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. “Aristocrate” de la profession, l’homme au regard bleu acier, mais jamais dur, est une véritable légende dans l’univers très prisé du tatouage. Autodidacte, champion du monde de tango argentin ou prof de plongée aux Caraïbes… les histoires ne manquent pas à son sujet.
“J’ai tatoué le logo LUI sur l’avant-bras gauche de Marc Jacobs. Crois-moi, il savait très bien ce que signifiait ce titre”.
Mais l’homme, sous son physique patibulaire, est toujours resté aussi dévoué aux souhaits de ses clients. Et s’il est bien sûr un tatoueur « à cheval » sur une éthique sanitaire sévère, il a d’autres arguments soigneusement rangés derrière sa barbe fournie, qui pourraient expliquer sa longévité dans le métier :
“J’ai commencé en 1984 à Berlin, durant mon service militaire. Une époque difficile pour devenir tatoueur. De retour en France, sans référencements, sans magazines ni Internet, il fallait essuyer des années de galère rien que pour trouver du matériel… avec en prime, un coup de pied au cul de la part de tous les tatoueurs en place, même s’il n’en existait qu’un seul dans chaque grande ville, entre 20 et 40. Aujourd’hui, on en dénombre 4 000 environ, avec pignon sur rue. Certainement le triple avec ceux qui bossent dans leur cuisine ou leur garage. J’ai débuté à une époque où… oui, il fallait jouer des coudes. Il fallait être un peu voyou, pour éviter de te faire mettre à l’amende par les autres. En somme, pas le droit d’être un baltringue.”
Tin-Tin est issu des clans à l’ancienne, avec tout le folklore des grandes gueules et des gros bras d’une époque pas si lointaine. Il s’intéresse de près à l’art et le défend, notamment celui, générationnel, des années 1990 au travers du street art, puis des Écoles naissantes. Pourfendeur d’une élite artistique certaine, il plaide pour un statut officiel d’artiste tatoueur ; prescription toujours boudée par quelques bureaucrates incultes :
“Qu’est ce que l’art, et qu’est-ce qu’il n’en est pas ? Ce que je sais, c’est que le tatouage n’est toujours pas reconnu comme Art à part entière, ni socialement ni juridiquement. C’est une des raisons pour laquelle j’ai fondé le Syndicat National des Artistes Tatoueurs, l’État nous refusant ce statut (d’artistes). Selon des règles établies, il est difficile de ‘livrer de l’art tatoué’ ? ! Un exemple : Wim Delvoye avait exposé en nature des personnes tatouées au Louvre. Parmi eux, tu trouvais même des cochons, mais que l’artiste n’avait jamais touchés. À ce moment-là, l’État reconnaissait comme œuvre d’art les cochons empaillés et tatoués et non les individus. Une aberration. Tu sais, sur le plan juridique, on nous a opposé beaucoup de choses, mais je ne désespère pas de gagner.”
Au 37 rue de Douai, près de la place Pigalle, on papote, on tatoue pléthore de styles “sauf les dents”, on recouvre les “vilains tatouages”, on plaisante franchement, sincèrement. “Pas de chichi, oui ça fait mal… mais y’a pire”, peut-on lire sur la devanture du shop de Tin-Tin. Les fidèles inconditionnels participent rapidement à l’effervescence du lieu, contrepartie claire d’un gisement créatif, d’un professionnalisme abouti et sérieux.
“La boutique actuelle, la troisième, existe depuis 1999. D’après ce que disent les anciens du quartier, Yves Saint Laurent y aurait installé ses ateliers dans les années 1960. J’ai toujours voulu venir dans le quartier. Ne me demande pas pourquoi, je n’en sais rien. Six tatoueurs m’entourent aujourd’hui. Beaucoup ont été mes apprentis, pour ne pas dire la totalité. Pour les plus jeunes, soyons honnêtes, ça fait toujours ‘bien’ de montrer qu’on a appris le métier avec Tin-Tin. Personne ne s’y trompe. Et puis, il y a du travail tous les jours chez moi. J’ai beaucoup de clientèles à offrir à mes collaborateurs“, raconte l’homme, un brin paternaliste.
“Comme j’ai la chance de travailler avec une ou deux personnes par semaine, qui demandent à apprendre à mes côtés, je sélectionne les meilleurs. Une fois qu’ils deviennent bons, je vois si l’on peut s’entendre, et on travaille ensemble (…) Et puis tu as des gens qui, jadis, n’avaient pas le niveau pour rejoindre mon équipe, et pourtant… Je pense à Diego Morales. Durant trois ans, persévérant, il est venu me voir deux fois par mois pour me montrer sa progression. Au-delà de ces trois ans, il est devenu bon. Je lui ai donc proposé de me rejoindre. Il est resté chez moi plusieurs années.”
Loin est le temps où il fallait s’armer de courage pour oser franchir la porte d’un salon, où les gars squattant ici et là, clope au bec et pack de 12 sur les genoux, poussaient les bons bourgeois à baisser ou secouer la tête en pressant légèrement le pas. Marqué d’infamie, de “criminalité”, le tatouage se pratiquait plus ou moins caché. Mais tout “voyou” qui se respectait affichait le portrait de Johnny, une tête d’aigle ou encore une ancre marine…
À quoi reconnaît-on un grand tatoueur ? Tin-Tin répond : “Un grand, un vrai tatoueur est un gars qui travaille dur, qui dessine, qui voyage, qui échange, qui côtoie des conventions. Il en existe de plus en plus. Autrefois, quand on découvrait des tatouages, on reconnaissait facilement leurs signatures et a fortiori leurs auteurs. Je pense à Ed Hardy et Mike Malone. Filip Leu, lui, travaille avec des centaines, voire des milliers de tatoueurs, qui copient volontiers ses « dragons » et les interprètent à leurs manières. Certains de ces tatouages sont si bien réalisés qu’on se demande parfois qui du Maître est le disciple. Aujourd’hui, tous les grands tatoueurs fondent des écoles artistiques de tatouages, exactement comme dans la peinture. Pour le style, je pense à Paul Booth, celui de Guy Atchinson (Biomechanical) créé avec Aaron Caine dans les années 1990 aux Etats-Unis, le style tribal, le réaliste… bref, il existe une multitude d’écoles artistiques différentes. Aujourd’hui, pouvoir réunir l’élite du tatouage à Paris durant trois jours, c’est ce qui fait la richesse d’une convention telle que le Mondial du Tatouage. J’en suis fier.“
Le Mondial du Tatouage investit chaque année la Grande Halle de la Villette. Concours de tatouages, expos, concerts, Dj sets, séminaires et séances de tatouages sur rendez-vous… toutes les conditions sont réunies pour permettre à tous de se familiariser avec l’art multiséculaire du tatouage.
Un dernier mot : n’allons pas imaginer que l’homme s’appelle Tin-Tin depuis sa naissance en 1965 : “Je m’appelle Constantin. Deux choix se sont offerts à moi, Con-Con ou Tin-Tin ! (Rire franc). Donc je suis plutôt bien tombé, grâce à mes potes. Les surnoms, ce n’est pas toi qui les choisis. Je ne porte pas la houppette du reporter, et l’orthographe n’est pas la même non plus… histoire de ne pas avoir d’ennui avec Hergé ou ses descendants !“
Shop Tin-Tin Tattoo – 37, rue de Douai, 75009 Paris – t. 01 40 23 07 90 / sur rdv.

