Columbia a rendu disponible l’intégralité des “Basement Tapes” de Bob Dylan. Des enregistrements que le chanteur à la chevelure hirsute enregistra avec son Band au mitan des sixties, reclus à Woodstock après un accident de moto. Sorties d’abord en version pirate, ces sessions alimentent depuis des décennies l’intérêt de nombreux fans et collectionneurs et ont bouleversé l’industrie de la musique. Petite histoire de la grande histoire.
En 1966, par une après-midi de la fin du mois de juillet, une Triumph 500 fait défiler l’asphalte et enchaîne les virages dans le nord de l’État de New York. Accélérant, Bob Dylan espère peut-être briser, une nouvelle fois, le mythe dont il fait l’objet : il vient de troquer depuis plusieurs mois ses protest songs acoustiques pour électriser les salles de concerts grâce à sa Fender Stratocaster. La scène du Newport Folk Festival de 1965 et les vrombissements sur le titre « Like a rolling stone » en sont certainement les meilleurs exemples. Lâché par ses pairs, il est hué puis dénigré.
“Maintenant tu ne parles plus aussi fort / Maintenant tu fais moins le fier…” Like a Rolling Stone.
Ses détracteurs ne loupent plus une occasion de le lyncher médiatiquement et l’accuser de toutes les trahisons. Carburant aux amphètes, la fatigue accusant les traits d’un visage au teint exsangue, Bob Dylan vient pourtant de signer l’un des opus les plus abouti de sa carrière, Blonde on blonde, le premier double disque de l’histoire de la musique, le 16 mai 1966. Parallèlement, il vient d’achever une tournée européenne épouvante avec ses Faucons, son groupe The Hawks. Cramponné à sa selle sur cette route sinueuse, les cheveux au vent, il scrute dans le rétro sa femme Sara Lowndes, jeune mannequin avec qui il vient d’avoir un enfant, et qui le talonne. Aveuglé par un rayon de soleil, il donne un coup de frein maladroit. La roue arrière de sa bécane se bloque et l’envoie dans le décor. S’en suivront des mois de convalescence, loin des micros et de la scène. Un certain temps. Dylan disparaît.
Ses fans crient à la conspiration, la CIA est pointée du doigt. Certains le pensent paraplégique, dément, voire tout simplement décédé. Mais la réalité est bien moins fantasmagorique. Le jeune homme a décidé de couper court au fracas médiatique et s’est retranché dans sa demeure de Woodstock, qu’il partage avec sa femme et, bientôt, ses trois enfants. Son groupe de musiciens canadiens loge à quelques miles, à West Saugerties, dans une demeure baptisée “Big Pink”. Au départ, Robbie Robertson, Rick Danko, Richard Manuel et Garth Hudson sont censés l’aider à boucler le documentaire Don’t look back, tourné en 1966. Au final, tous les quatre, accompagnés de Dylan, s’enfermeront à domicile, dans le sous-sol, pour improviser mais surtout enregistrer leurs pérégrinations. Sans se douter qu’ils parasiteront dans quelques années, avec le collectif dénommé Bob Dylan & The band, le rythme de l’industrie musicale.
“Combien de routes faut-il parcourir / Pour qu’on vous appelle un homme ?” Blowin’ in the wind
Une centaine de titres sont capturés sur un vieil enregistreur à bande. Parmi eux, des chansons traditionnelles de la Carter Family, des reprises de Curtis Mayfield, Johnny Cash ou de John Lee Hooker, mais surtout des dizaines de compositions pondues sur le tas qui deviendront, bien plus tard, de véritables hymnes internationaux, à l’instar de “I shall be released”, “The Mighty Quinn” et l’éternel “Blowin’ in the wind”, dans des versions uniques. Ces titres transpirent la sincérité. L’entente avec le Band est amicale, détendue, comme lorsque que le maestro éclate de rire sur “See you later Alligator” et qu’il y remplace le saurien par le nom du célèbre poète beatnik Allen Ginsberg, un vieil ami.
Au cours de l’été 1967, Dylan claque la porte de la maison rose et part enregistrer les douze titres qui composeront John Wesley Harding, son huitième album qui paraîtra quelques mois plus tard. Pendant plusieurs années, les titres improvisés de la maison rose, d’une qualité très inégale, tombent dans l’oubli. Mais face à la pression de certains fans et de collectionneurs avertis, des acétates font surface chez certains disquaires, sous le nom intrigant de Great White Wonder, en juillet 1969, sous le label Trademark of Quality (TMQ). Et, malgré quelques précédents (quelques décennies plus tôt, à l’aube du XX° siècle, des titres d’opéra avaient été enregistrés à New York et vendu illégalement sur des disques de mauvaises qualités ; dans les fifties les enregistrements de Judy Garland pour la bande originale du film Annie Get Your Gun qui ne ressortira jamais, se trouvaient sous le manteau), cet opus monochrome de Bob Dylan reste encore aujourd’hui considéré comme le premier album pirate de l’histoire du rock.
Dès lors, popularisé par le microsillon bon marché, les “bootlegs” ne cesseront de se développer au fur et à mesure des années. D’abord avec “Live’r than you’ll ever be” des Rolling Stones enregistré lors d’un concert à Oakland le 9 novembre 1969. Et surtout, deux mois après, via le Kum Back des Beatles, considéré comme le disque préparatoire de Let it be.
“Aucun homme, nulle part / N’aurait pu le pister ni l’enchaîner”. John Wesley Harding
À cette époque, un véritable marché parallèle émerge pour la première fois aux quatre coins du globe. La distribution de musique emprunte de plus en plus les chemins de traverses de la Distribution sous l’impulsion de passionnés. La pratique du bootleg, en plus de ravir les collectionneurs, devient ainsi un véritable jeu. Car pirater des enregistrements, c’est certes s’attaquer à la production et à son industrie, mais c’est surtout tenter de découvrir le plus de titres et de versions possibles de ces artistes glorifiés.
Clairement, avant la première révision de la loi fédérale sur le copyright outre-Atlantique, le 15 février 1972, il soufflait comme un vent de liberté en matière de bootlegs. Et la qualité sonore de ces musiques oubliées et poussiéreuses était loin d’être un frein pour leurs publications. Pour preuve, ce type de mélodies inédites ne cesseront de se populariser, d’abord avec la reine des copies, la cassette audio, puis de nos jours avec Internet.
Il faudra attendre 1975 pour que la Columbia se décide enfin à sortir un album officiel de ces sessions, sous l’appellation claire The Basement Tapes, comprenant un total 24 chansons, dont 8 interprétées exclusivement par The Band. The Basement Tapes Complete assemble tous les enregistrements exploitables tirés de ces bandes, pour la toute première fois. Ces titres s’enchaînent, autant que faire se peut, dans l’ordre dans lequel ils furent enregistrés au cours de l’été 1967, avec toute la synthèse et la puissance de leur capture originelle.

