La réunion, c’est le rassemblement d’employés visant à discuter des choses qu’ils devraient faire s’ils n’étaient pas en réunion, nous dit le formidable dictionnaire Métro, bullshit, dodo. Insupportable ? C’est évident, et pourtant il va falloir apprendre à faire avec : la réunion, c’est aussi l’endroit où le cadre moyen passe 16 années de sa longue et glorieuse carrière. Ce n’est pas rien. Et que vous le vouliez ou non, on va vous jauger (et vous juger) pendant ce laps de temps. La salle de réunion est un antre impitoyable, une arène où se déroule un perpétuel concours d’égo.
“Ce qu’essaye de dire mon collègue, c’est que…”
Le meilleur moyen d’être supportable en réunion, c’est encore de ne rien dire. C’est de la prendre avec stoïcisme, du nom de cette philosophie grecque qui ne prônait pas tant l’impassibilité que la capacité à distinguer ce qui dépend de nous et n’en dépend pas, tant il est vrai qu’il ne sert à rien de s’en faire pour ce sur quoi l’on n’a pas de prise. Le but est d’atteindre, avant le bonheur, au moins l’ataraxie, si bien définie par Wikipédia comme un “État mental où l’on n’est pas atteint par ce qui se passe autour de nous, toutes les préoccupations nous semblent étrangères”.
Pourtant, ni Powerpoint ni paperboard au temps d’Epictète… Mais on peut faire confiance à l’humain pour avoir trouvé, déjà à l’époque, le moyen de s’enfermer pour rien pendant qu’au dehors le soleil brille, les oiseaux chantent et toute la nature nous appelle à célébrer autre chose que le pur moment d’égotisme du patron… Et des autres.
“Je sais pourquoi vous pensez cela, mais…”
Car il faut bien le reconnaître, une réunion, c’est d’abord un spectacle. S’en amuser vous évitera de soupirer comme l’ensemble de vos confrères et ainsi, en maintenant l’activité du cerveau, de ne pas —trop— vous effondrer en sortant trois heures plus tard. Hélas, ça peut ne pas suffire. Et, malgré tous vos efforts pour vous faire oublier, tôt ou tard, ce sera votre tour de prendre la parole. Soit qu’on vous la donne, soit qu’on vous l’impose, soit que là, vraiment, si vous ne participez pas, c’est d’abord à vous que ça nuira. C’est là que deux pistes s’ouvrent devant vous, et deux seulement —impossible de jouer entre les deux, car l’une comme l’autre doivent être pratiquées avec excellence :
A. Le fayotage, également connu sous le nom du “J’m’écrase comme un môme de douze ans devant un lycéen qui lui pique son goûter”. Il a l’avantage d’être spontanément disponible, aisé à exercer et ne demande pas d’autres conseils que de bien, bien choisir le psy auprès duquel vous évacuerez régulièrement tout le stress accumulé.
Ou B. La tactique qui pourrait s’appeler “Bien faire son boulot et dire les choses” mais qui, dans les faits, finit généralement par vous transformer en la personne imblairable de la réunion. Ici, quelques astuces sont indispensables :
1. Le sourire.
Être imblairable en faisant la gueule, c’est vraiment insupportable. Être imblairable avec le sourire, ça énerve tout le monde aussi, mais prive l’autre de tout argument pour vous rentrer dans le lard et l’obligera à s’exprimer également avec le sourire au risque de devenir la personne imblairable de la réunion. Le sourire, ça rate jamais. Et c’est facile : détendez-vous intérieurement, parce que vous êtes sûr de votre coup, et allez-y ! (Sans oublier jamais les évidences : concision et clarté du propos, brièveté maximale de l’exposé).
2. Renvoyer l’autre à sa responsabilité.
Attention, il ne s’agit pas de renvoyer vos subordonnés à leur responsabilité ! Soit ceux-ci l’ont intégrée, soit ça se règle poliment mais fermement entre quatre’s yeux. Non, c’est bien vos supérieurs qu’il s’agit de renvoyer à leur responsabilité, mais jamais nommément, cela va de soi. Rappelez simplement que vous parlez au nom de “l’efficacité de l’entreprise”, du “respect des délais demandés par le client” (quitte à préciser, pour bien montrer que vous jouez pour la maison, que ceci n’a d’autre but que le faire revenir), et autres “impératifs budgétaires bien normaux qui sont les nôtres”. Important : ne regardez pas votre boss en disant une telle phrase, il pourrait se sentir visé, mais seulement après, en demandant tacitement son accord pour poursuivre ! Il sera obligé de vous rendre votre sourire, et de vous laisser dérouler.
3. Les faits, rien que les faits !
Point besoin d’insister ici. Vous avez une opinion différente des consignes ou de la politique maison ? Gardez-la pour vous ! Au mieux, vous allez proposer une méthode, un calendrier, qui diffère, aussi légèrement que possible, de ce qu’on tente de vous imposer. Rappelez simplement les trois faits de travail qui, logiquement, vous rendent obligé, bien malgré vous, de dire ce que vous avez à dire en faisant comprendre, par un haussement d’épaule ou un simple lever des yeux au ciel, que ça ne vous amuse pas plus que ça. Là encore, personne n’aura de prise pour contester votre propos : peu de chances que beaucoup s’y risquent.
4. Un coup de “Moi, je”
Plus de deux “Moi, je”, c’est insupportable mais un ou deux, c’est le strict minimum. Dans la vraie vie, la plupart du temps, les gens s’écoutent : un “je” suffit pour qu’on comprenne qui s’exprime. Dans le monde parallèle de la réunion inutile, il faut bien ça pour qu’on comprenne que vous n’exprimez guère plus qu’une opinion. Car c’est là la clé : vous exprimez alors votre opinion, et seulement une opinion. Ce “Moi je” n’est pas celui du “Je vaux mieux que tout le monde”, c’est le “Moi, je” du”Je recommande“, “je pense que”… Eh oui ! Le “Moi, je” humble existe, lui aussi !
Le “Moi, je” humble existe aussi. Et c’est lui que vous voulez pratiquer pour exprimer ce dont vous êtes, en réalité, absolument certain —mais si vous faites comprendre que vous en êtes convaincu, c’est presque un défi, on vous contestera tout aussi vite. Dites-vous plutôt que ce n’est presque qu’une pensée qui vous a traversé la tête et qui, oh, ne vaut pas plus que le reste de vos pensées, limite elle vous échappe, mais au moins, c’est dit. Quelques mois plus tard, quand la boîte aura perdu 10 000 euros parce qu’on ne vous aura pas écouté, vous serez protégé de la mauvaise humeur ambiante et, qui sait, peut-être un jour (pas la prochaine fois, hein, faut pas rêver), on vous écoutera ? Cette simple perspective vous permettra de remplacer le psy mentionné plus haut par de bons moments avec vos amis. En tous les cas, cultivez l’air du “j’dis ça, j’dis rien“.
5. Un acte d’allégeance pour la route
Concluez en rappelant bien que, dans votre médiocrité dont vous avez bien conscience (ne le dites pas en ces termes, il suffit juste de cultiver un ton un peu moins assuré que celui que vous aimeriez avoir… et n’aurez jamais de toute façon face à dix paires d’yeux. Autant contrôler vous-même les tremblements de votre voix), vous avez juste émis l’opinion qui vous paraissait la plus raisonnable, compte tenu des éléments dont vous disposiez… que, peut-être, ce n’est pas ça qu’il faut faire (laissez une porte ouverte à la contestation et alors, alors seulement, sachez vous écraser !). Vous avez plus de chances de convaincre ainsi, dans l’univers pervers de la réunion inutile ! Enfonçons le clou : n’espérez pas une seconde que, aussi brillante soit votre réflexion, ce puisse être le cas. Ce n’est pas comme ça que ça marche, pas en France en tout cas. Ou si rarement… Au final, peu importe : vous aurez montré que vous n’avez pas peur de vous exprimer, que vous jouez collectif, que vous participez, et tout le monde vous foutra la paix. Qu’est-ce qu’on peut rêver de mieux ?
Et c’est ainsi que, peut-être pas pour l’entreprise, mais au moins pour vous, la réunion aura, au bout du bout, servi à quelque chose : vous aurez accompli ce qui paraissait impossible. Avec l’habitude, vous n’aurez plus jamais peur qu’on vous demande ce que vous pensez de quoi que ce soit. Ah, et bien sûr, si vous voulez juste être parfaitement imblairable, sans autre projet que de l’être, attendez juste d’avoir signé un contrat pour votre prochain job.

