Christian Louboutin, de la chaussure pour femme au soulier pour homme

On ne présente plus Christian Louboutin, sauf pour préciser que ses chaussures, parmi les plus belles et luxueuses du monde, comptent aussi leur ligne pour homme.

Lui a rencontré en 2015 ce grand Monsieur de la mode, qui nous a raconté les secrets de son travail, de sa création et des différences d’approche qui caractérisent hommes et femmes dans leur rapport, intime, à leurs chaussures.

Charnelle, sensuelle, chaloupée, la démarche des femmes fait fantasmer tous les hommes et Christian Louboutin, l’homme qui a révolutionné le soulier féminin et fait rêver depuis 23 ans les femmes du monde entier depuis son usine de Nerviano, à 25 km de Milan, où il dessine sa collection, participe de cet élan irrésistible. Chaque année, le styliste vend près d’un million de paires de chaussures. Un dessein qu’il n’a jamais planifié, mais qui s’est tracé naturellement depuis son enfance parisienne, dans l’amusement et le plaisir. Anticonformiste, Christian Louboutin a toujours eu une vision à part de son travail, qu’il a exprimée adolescent dans son école de couture, puis jeune adulte au côté de Roger Vivier lorsqu’il travaillait pour son exposition aux Arts Déco en 1988 ; au contact de la nature ensuite alors que, paysagiste, il aménageait des terrasses à Paris et New-York. C’est parce qu’il n’a jamais suivi la mode que son style est intemporel.

Et depuis 4 ans, la semelle rouge n’est plus un luxe exclusivement féminin : le créateur a senti que l’homme moderne était en reste, alors il a créé une première paire pour la tournée du chanteur Mika et, aujourd’hui, 6 boutiques hommes ont ouvert dans le monde (Londres, Milan, Shanghai, Los Angeles et New-York), dont une à Paris au 17 rue Jean-Jacques Rousseau. Une collection qui s’adresse à tous les hommes et qui a d’abord conquis musiciens, chanteurs, sportifs et des acteurs comme le jeune pensionnaire de la Comédie Française Pierre Niney, qui l’a adoptée sur tous ses récents tapis rouges.

Avant les fêtes de fin d’année, Lui avait rendez-vous pour un petit déjeuner dans le pied-à-terre parisien du styliste. À tout juste 51 ans, il nous racontait sa vie, son œuvre et ses années Palace.

John Malkovich a dit de vous « il semble se lancer un défi à chaque collection ». Pour la collection de souliers pour hommes, quel était le défi ?

Le challenge, c’était que ce soit aussi rigolo de faire des souliers pour l’homme que pour la femme, qu’il y ait autant de créativité. Parce que, autant les souliers pour femmes c’était un élément complètement naturel depuis mon enfance, autant les souliers pour hommes c’est une chose qui n’a commencé à m’intéresser que beaucoup plus tard. Donc, j’ai fait une première collection, puis une deuxième… et très vite, ça m’a beaucoup plu.

Avant d’avoir votre propre marque, quel type de souliers aimiez-vous porter ?

Tout. Mais je favorisais beaucoup ce qu’on appelle les “Gégènes”, des souliers des années 1950 très pointus (en référence au chanteur américain Gene Vincent surnommé Gégène et qui portait des souliers à bouts pointus). J’aimais tout ce qui était à base de rockabilly, je n’aimais pas les choses très rondes. Ou alors, j’avais un penchant pour les souliers 1940, énormes, avec un triple plateau très large. D’ailleurs, j’ai les pieds bousillés à cause de ça, car j’achetais mes souliers aux Puces et je fais un 42, mais si c’était une taille 40 je me disais : “tant pis, il n’y a qu’une paire, je la prends“…

Quelle est votre conception du soulier pour hommes ?

J’aime les détails, j’ai toujours aimé les objets. Donc je considère les souliers pour hommes comme quelque chose où il doit y avoir du détail. Et c’est rigolo, car ça vient aussi du fait que je voyais les hommes qui accompagnaient leur femme acheter des souliers… Et ils regardaient, ils étaient attentifs aux détails. Pour l’histoire de la semelle rouge, il y a plusieurs anecdotes, mais une des premières remonte à 1992. Un couple de Brésiliens est entré pour acheter des souliers et, au moment de payer, l’homme a retourné les souliers. Il y avait une semelle noire à l’époque, et il est parti. Sarah, qui travaillait dans ma boutique et qui papillonnait pour essayer d’attirer son attention, m’a dit : “J’aurais dû mettre mon numéro de téléphone sur la semelle…” J’avais déjà dessiné la semelle rouge à ce moment-là et je me suis dit : “c’est un signe“.

Quel rapport les hommes ont-ils avec leurs souliers ?

Les hommes regardent les souliers comme un objet… Comme un homme qui fume sa pipe, alors il a sa collection de pipes. Ils ont un côté délicat avec leurs souliers, un rapport curieusement assez féminin. Les femmes ne font pas attention à leurs souliers, je ne connais pas une femme qui cire ses pompes. C’est très rare. Alors que chez les hommes, le dimanche on passe le cirage, on vernit, on patine.

Vous dites que le soulier doit être au service de la femme, qu’il doit être capable de disparaître et d’apparaître, que le soulier féminin renvoie au désir et à la sexualité… Qu’en est-il pour les hommes ?

Le soulier de la femme, quand il est bien fait, peut disparaître car il est pratiquement comme le dessin, c’est la continuation du dessin du corps de la femme. C’est juste une ligne et puis, surtout, il change le corps de la femme. Un talon, ça va changer la démarche, ça irradie le corps au complet. Le soulier de l’homme ce n’est pas la même chose. Par exemple, si on fait le portrait en peinture d’un homme nu avec des souliers ce sera titré : “Nu aux souliers” ; une femme nue avec des souliers, ce sera simplement “Nu”. Parce qu’un homme nu avec des souliers, on ne se dit pas qu’il est nu, on voit bien qu’il a des souliers et qu’ils se détachent du corps.

Quel est le modèle icône chez les hommes, l’équivalent du Pigalle chez la femme ?

Le premier soulier que j’ai fait pour moi, je l’ai porté à une fête il y a 8 ans et tout le monde m’a dit “Je veux les mêmes”. C’est le Roller boy, une espèce de mocassin un peu montant. À l’origine, décoré avec des clous, mais on le trouve en daim, en cuir, en tout maintenant. C’est le soulier qu’on vend le plus.

Et dans la manière de créer une paire de souliers pour hommes, qu’est-ce-qui change ?

C’est un travail différent, car mon dessin est naturellement courbé, même quand le soulier est plat. On rajoute le talon, donc je cambre le pied. J’ai un dessin rond, un dessin en cercle. Et donc, dans le soulier homme, il y a un moment où l’angle est beaucoup plus présent, les lignes droites aussi. C’est une chose que je me suis astreint à faire.

Tous les hommes peuvent-ils porter du Louboutin ?

Ce qui est amusant, c’est que quand j’ai commencé l’homme, je me suis dit “ça va être une catégorie assez précise, des gens sophistiqués”. Et la catégorie qui s’est appropriée ces souliers, en fait, c’est l’entertainment, des musiciens et même des sportifs. Je n’avais pas du tout pensé à ça.

Pourquoi le métissage est important pour vous, en général et dans vos collections ? Est-ce lié au fait que vous-même, vous ne connaissez pas toutes vos origines ?

Oui, c’est ça. Petit, j’étais très foncé, donc je me disais toujours qu’on avait un sang-mêlé dans la famille, alors que mes deux parents sont Bretons… Ça a développé chez moi un imaginaire autour de l’idée selon laquelle j’aurais des origines différentes. Un métissage imaginaire… Et dans le fond, dessiner c’est aussi l’imaginaire. Donc pour moi, très tôt, tout ce qui concernait le métissage, c’est ce qui m’a fait dessiner.

Quand on regarde votre parcours, tout sembler couler de source. Le percevez-vous ainsi ? Si oui, comment l’expliquez-vous ?

Ça vient d’une chose très simple que j’ai réussi à analyser : je n’ai jamais fantasmé ma vie, même enfant. Ça vient en partie de mon père. Il parlait très peu, mais il me disait souvent : “Tu vois Christian, pour sculpter il faut toujours aller dans la veine du bois(le père de Christian Louboutin était ébéniste).Si tu sculptes contre, au mieux tu auras des échardes, mais tu n’auras jamais une belle sculpture”. Et ça, je l’ai pris d’une manière philosophique, il faut aller dans le sens de la vie, et des choses, et des gens. Moi qui travaille avec beaucoup d’artisans, si les gens sont spécialistes des ronds, je ne vais pas leur demander de faire des carrés. Je n’ai jamais eu de définition de ma propre vie, dès le début, et je crois que c’est pour ça que les choses coulent de source.

Je ne juge personne, chacun fait bien ce qu’il veut mais, pour moi, c’est un frein de se donner des buts… On se dit “Dans 20 ans, il faut que j’atteigne ce but…” On a des ornières, il faut aller droit et on ne se rend pas compte des opportunités qui se présentent en chemin, des projets qu’on loupe si on est obsédé par la ligne d’arrivée… Et puis, au bout du compte, on se dit quoi, quand on a atteint ce but ? On se repose, on se suicide ? Un but, c’est une chose un peu ultime, donc angoissante. Ne pas avoir de but dans la vie, c’est beaucoup mieux.

Vous étiez adolescent dans les années 1980, vous passiez vos soirées au Palace… Beaucoup de gens disent aujourd’hui que cette époque, c’était l’âge d’or. Pouvez-vous nous en dire deux mots ?

Je ne suis pas nostalgique du Palace. Mais c’était une époque assez bénie. Les gens n’étaient pas obsédés par le travail, à la limite on trouvait que les gens qui travaillaient étaient un peu bizarres, il fallait avoir un certain âge pour ça. Alors qu’aujourd’hui, à 16 ans, les jeunes veulent faire des stages… Il y avait une insouciance, une liberté sexuelle tranquille, il n’y avait pas le sida. Les gens s’amusaient vraiment. Mais le vrai truc du Palace, c’était la mixité générale. Je faisais partie des plus jeunes, j’avais 16 ans, mais il y avait des gens âgés de 18 à 70 ans. Et les gens ne s’habillaient pas spécialement avec des marques, tout le monde s’en foutait, il n’y avait rien de plaqué.

Êtes-vous un fantaisiste ?

Non, je suis très sérieux au contraire, un fantaisiste avec un fond totalement sérieux ! On peut faire n’importe quoi et déconner si on est sérieux, car on n’a pas besoin de se raccrocher aux branches. On est quand même solide.

Êtes-vous anticonformiste ?

Ce n’est pas la conformité qui me dérange, c’est surtout la bêtise et l’intolérance. Je ne donne pas de leçons, donc je suis plus anticonformiste que conformiste, je m’en rends compte à travers les gens dont je suis proche. Depuis petit, je n’ai pas de sens bourgeois, ça a toujours été important pour moi. Je dois tenir ça de ma mère, qui a toujours été quelqu’un d’anticonformiste. Elle me signait des mots pour me permettre de ne pas aller à l’école !

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