Save the nipple

La rédaction de Lui.fr vous propose de lire ou relire un édito de Frédéric Beigbeder pour le magazine Lui n°22 (décembre 2015 – janvier 2016).

C’était avant les 130 meurtres parisiens.

En fin de nuit, rongé par la culpabilité judéo-chrétienne et la tequila gold, j’avais déjà senti monter en moi la fibre humanitaire. Oui, après deux ans d’errance sans autre but que de déshabiller des mannequins, il me semblait que nous avions besoin d’une légère dose de sainteté. Mon Manifeste reboot du mois dernier — où j’appelais de mes vœux la renaissance d’un humanisme post-numérique et altermondialiste, sans trop savoir ce que tout cela signifiait — avait suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux. La majorité affirmait en substance :

Bravo les gars, on est avec vous, y aura-t-il des Ukrainiennes à la manif ?

L’autre moitié des gens posait à peu près cette question :

Mais qu’est-ce qui vous prend de parler politique dans un journal d’obsédés sexuels ?

Eh oui, lectorat aimé, même les jouisseurs bourgeois sont en quête d’utilité. Assouvir ses moindres désirs dans la vie, c’est chouette, mais un peu boring : comme disait Baudrillard, “que faire après l’orgie ?”. Il est temps que cela se sache : à Lui, nous ne sommes pas qu’une bande de fêtards consuméristes. Nous voulons le beurre (l’hédonisme matérialiste) et l’argent du beurre (l’héroïsme altruiste).

C’est aussi cela, être un individu européen. Notre vieille culture nous oblige à un comportement chevaleresque, un minimum de tenue, un vague reste de courtoisie vis-à-vis de notre prochain. C’est si luxueux, d’habiter un continent démodé… Il y a un prix à payer ; on ne peut pas snober éternellement le reste de la planète.

C’est si luxueux d’habiter un continent démodé…

Après mûre réflexion et moult brainstormings dans une cave obscure de la rue Saint-Benoît, nous avons pris la décision qui fait de Lui un tract engagé : sauvons les seins ! Après le mouvement Free The Nipple, nous lançons une nouvelle bataille : save the nipple ! Les douze top-models qui ont accepté de poser pour Luigi & Iango (c’est tout de même sympathique de la part de ces photographes d’avoir un nom qui commence comme le nôtre) vont nous permettre d’aider à protéger l’avenir des nichons sur la terre.

S’il n’y avait plus de poitrines de femmes, ce magazine mettrait la clé sous la porte ! Une partie de l’argent généré par notre sublime calendrier servira à financer la recherche contre le cancer du sein. Ah, comme ça fait du bien d’être bon. J’ai l’impression d’être le Glucksmann du téton. Et je peux vous dire que même les hommes sont concernés. En rentrant de mon dîner avec François Damiens, je me suis regardé dans la glace : mes seins sont beaucoup plus gros que ceux d’Anja Rubik.

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