On attendait la fête, on a trouvé le désert. Alors que la 61ᵉ Biennale ouvre ses portes ce samedi 9 mai sous un ciel vénitien que l’on espère moins gris que l’ambiance des Giardini, le gotha de l’art contemporain semble avoir perdu sa boussole. Entre démissions en cascade, pavillons désertés et fantômes du KGB, le spritz a cette année un arrière-goût de soufre.
La lagune des ombres
Venise, en mai, c’est normalement le bal des vanités. On s’y bouscule pour voir et être vu, on commente le dernier concept abstrait d’un génie ouzbek en sirotant un Bellini. Mais cette année, le titre de l’édition, In Minor Keys (« En tons mineurs »), sonne comme une prophétie funèbre. Sa curatrice, la flamboyante Koyo Kouoh, s’en est allée l’an dernier, laissant la Sérénissime orpheline d’un guide.
Et le silence qui règne dans certains pavillons est plus assourdissant qu’une performance de noise-art.
Russie : fleurs du mal et FSB
Le grand frisson de cette édition ? Le retour de la Russie après quatre ans de purgatoire. Mais attention, pas n’importe quel retour. Imaginez une exposition curatée par les « filles de » : celle du ministre Lavrov et celle d’un ex-général du FSB. Un casting qui aurait fait rêver Ian Fleming, mais qui a fait fuir le jury de la Biennale, lequel a préféré démissionner en bloc plutôt que de distribuer les bons points.
Résultat : la direction a improvisé un « jury populaire » qui rendra son verdict en novembre. En attendant, Valérie Duponchelle, notre consœur du Figaro, nous raconte une ambiance de fin de règne. Le pavillon russe ? Vide. Juste des bouquets de fleurs géants et un groupe de Mexicains courageux jouant de la musique dans un climat « délétère ». C’est chic, c’est glauque, c’est très Guerre Froide 2.0.
Le grand vide
Plus étrange encore : le pavillon américain, habituellement assiégé par des cohortes de hipsters et de collectionneurs, est désert. Pas de queue, pas de bousculade. Idem pour Israël. On ne discute plus de la texture d’une toile ou du génie d’une installation, on parle de guerre, de sang et de diplomatie. L’art, cette année, semble s’être fait d’autant plus discret que la politique est devenue bruyante.
« La paix, son idéal, son utopie peut-être, l’emporte beaucoup sur les conversations artistiques. », disait Valérie Duponchelle.
Pendant ce temps, sur le continent…
Si vous pensiez que l’agitation s’arrêtait aux portes de la lagune, détrompez-vous. Le monde de l’art continue son grand ménage de printemps :
- #MeTooArt : Étienne Bernard, le patron du Frac Bretagne, vient d’être remercié. Accusations de viol, de harcèlement… La façade de son institution avait fini par ressembler à un cahier de doléances à coups de bombes de peinture.
- Butin de guerre : La France se décide enfin à rendre les œuvres pillées pendant la colonisation. Une loi vient de passer pour faciliter les restitutions par décret. Il était temps : neuf ans après la promesse de Macron, les masques africains commençaient à trouver le temps long dans les réserves parisiennes.
Le conseil de la rédaction : Allez-y quand même. Pour la lumière sur le Grand Canal, pour les palais qui coulent avec grâce, et parce qu’un pavillon américain vide est une expérience mystique qu’on ne vit qu’une fois par siècle. L’art est peut-être en deuil, mais Venise restera toujours la plus belle des veuves.


