L’expression décryptée : “Y’a pas de souci !”

Judith Aquien a analysé pour Lui l’expression entendue mille fois, partout et tout le temps, et qu’on dit tous et toutes : y’a pas de souci ! On avait déjà “Y’a pas de problème”, mais il a fallu lui donner un tour véritablement positif et insouciant. L’expression “Y’a pas de souci” a donc fait son entrée remarquée dans le monde du pro, comme du perso, dans les espaces publics et privés.

Cette formule, apparue au milieu des années 2000, est emblématique de notre belle époque. On peut l’utiliser indifféremment à la place d’un simple “OK”, d’un “Mais oui tout à fait” ou d’un “D’accord”, sauf que c’est la crise, qu’il y a du chômage, des guerres et que depuis la Coupe du monde, le Brésil est ruiné et humilié. Il faut donc trouver une nouvelle façon de dire qu’en fait, tout va bien. Tellement bien que le souci n’est pas là, qu’il n’entrera pas, que c’est pas le genre de la maison d’avoir du souci.

Du reste, “Y’a pas de souci” naît plus ou moins en même temps que l’infernal “Que du bonheur”, son parallèle dans la joie affirmée et la revendication d’un ciel sans nuage, de la virginité des jours heureux et du vert paradis des amours enfantines, pour citer le poète. Tout est dans l’absence, avec “Y’a pas de souci”. Il n’y en a PAS. On pourrait aussi bien avoir adopté massivement l’expression “Oui” (ce qui est déjà fait, dans la mesure où ce mot isolé est tout de même bien utile) ou, pour continuer dans la vision idéaliste d’un monde sans faille ni problème, “Il n’y a que de la joie”.

“Il n’y a que de la joie” = “Que du bonheur”: on y est, on entre dans une sphère bénie et pleine de promesses où il n’y a que des bonnes choses, comme dans les gâteaux de Mamie. Le mot souci, rappelons-le, indique en réalité le tourment lié à trop de sollicitation (souci et solliciter partagent la même étymologie) – le tourment n’étant pas toujours une difficulté ou un problème, mais un élément à prendre en compte (comme dans l’expression “Le souci du détail”), une réflexion, un trouble.

Utilisée dans tous les sens, l’expression “Y’a pas de souci” ne veut plus rien dire. Sachant que dès le départ, elle ne voulait déjà rien dire du tout. Du coup, tourner “Y’a pas de souci” en positif reviendrait à dire “Y’a de l’indifférence” ou “Y’a du plaisir” (ce qui fait plus chouette). Et une fois retournée, c’est bien simple, on ne comprend plus cette phrase utilisée au travail (“Tu me fais le CR de la réu ? -Ok pas de souci”), à la boulangerie (“Je peux vous demander de la monnaie ? -Y’a pas de souci monsieur : voici 5, 10 et 2 qui font 20″– il faudra qu’un jour on m’explique comment font les boulangers pour compter), entre potes (“Ça te va si je t’emprunte ta caisse ? -Oui t’inquiète, pas de souci”), ou encore à la banque, qui “gère” les soucis au point de les éradiquer (le verbe “gérer” étant, soyons honnêtes, un fourre-tout du même acabit que “Y’a pas de souci”).

L’expression est ainsi aimée de tous, utilisée en toutes circonstances pour symboliser un nouveau lien social, radicalement pacifiste et relax. La preuve : un groupe de cracheurs de feu en a fait son hymne (et non, ce n’est ni Zebda, ni Tryo, mais ça aurait pu). Et vous, êtes-vous team “Pas de souci” ou team “No problem” ? Un tel plébiscite pour “Y’a pas de souci” a donné lieu à des modifications variées et farfelues, vu le caractère goodie-goodie de l’expression de départ qui, utilisée à tort et à travers, ne veut plus rien dire – sachant que dès le départ, elle ne voulait rien dire non plus. L’expression a donc subi l’ellipse (“Pas de souci” – hop, on enlève le début de la phrase, qui était déjà en partie évincé avec le stressant “Il n’” lequel mettait en évidence une négation menaçante), puis l’apocope (“Pas de sousse”– hop, on vire la fin du mot qui ne servait à rien).

Mais surtout, l’expression a été confrontée aux citoyens du monde – les vrais cools, ceux qui n’hésitent pas à rendre tout mot familier, à s’approprier les choses tranquillement, comme s’ils étaient au marché : donc à dire “Ménilmuche” pour Ménilmontant, “festoche” pour festival, “partoche” pour partition, etc. Ces derniers ont commencé par angliciser le terme pour le transformer en “No souçaille” (version phonétique du fantasmé “No soucy”). Et même, ils ont poussé le vice jusqu’à re-renverser l’expression anglicisée (ayant ainsi atteint le paroxysme de sa hideur) vers la langue de Molière, ce qui donna “Pas de souçaille” et le superbe “No souci” (avec un “i” prononcé à la française).

Judith Aquien est l’auteure de Peut-on vivre sans smartphone ? (éditions Le Contrepoint)

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