La France reconnaît enfin ses super-héros

Les super-héros français existent et n’ont rien à envier à leurs homologues américains (à part le succès international, peut-être). Depuis le XIX° siècle, Rocambole, l’Amazone masquée, Judex, Fascinax et autres Fantômette parcourent les rues et campagnes de l’Hexagone pour châtier les criminels les plus divers. Xavier Fournier les a tous identifiés et raconte leur passionnante histoire dans Super-héros, une histoire française, un livre illustré de 240 pages. Après des débuts à la Presse Quotidienne Régionale, (Dauphiné Libéré, Les Petites Affiches Lyonnaises), Xavier Fournier a participé à la création du magazine Comic Box, consacré à la BD américaine, dont il est aujourd’hui le rédacteur-en-chef. On ne compte plus ses participations aux mags spécialisés de type Blockbuster, CinéMix, CinéSéries, Cult Corner, L’Écho des Savanes, ou Mad Movies… Lui l’a rencontré pour retracer la fascinante histoire des super-héros français, nés il y a plus de cent ans à la lumière d’un réverbère à gaz… Justice est faite ! À nous deux, Fantômas !

Les super-héros sont donc français, et ce… depuis le XIX° siècle !?

En fait, les super-héros sont mondiaux. On en trouve aussi bien en Amérique qu’au Japon, qu’en France et ailleurs. Et pour moi, il ne s’agit pas de sortir le drapeau tricolore et d’imaginer qu’en dehors de la France il n’y aurait point de salut. L’idée du livre est de montrer que la France a connu une production riche et massive et qu’elle autant sa place à la table que les autres. Mais c’est vrai que chez nous, cet héritage s’est perdu et qu’on est arrivé à se convaincre (ou à se laisser convaincre) que les super-héros étaient un genre de provenance étrangère. Je crois qu’il faut voir ça comme une forme de généalogie. Au XIX° siècle, certains éléments de provenances diverses ont convergé. Pour schématiser, disons que l’Amérique a apporté beaucoup d’action à travers ce qu’on appelait le “roman de prairie”, l’ancêtre des westerns. En France, le contexte voit l’apparition de justiciers manipulateurs, qui aiment jongler avec les identités multiples… Vous croisez ces deux “familles”, et vous avez les grands-parents des super-héros modernes.

Les premiers super-héros français, M. Picaud, Vidocq, sont des vengeurs masqués… du réel.

Nombreux sont ceux qui ont vu (à juste titre) dans le personnage du Comte de Monte-Cristo un pionnier de Batman. Vous y avez le thème de la revanche personnelle, de l’homme riche qui se déguise pour mieux arpenter les bas-fonds. Mais c’est en s’intéressant au fait divers qui a inspiré Monte-Cristo véritable qu’on prend la mesure des choses : un certain Picaud aurait vécu des événements très similaires. Et quand on regarde le contexte politique du XIX° siècle, on réalise pourquoi et comment la France était devenue un creuset pour, peut-être pas nécessairement les vengeurs masqués, mais des ancêtres incontournables : des justiciers à identité multiple.
C’était quelque chose, ce siècle-là. On n’arrêtait pas de “zapper” entre les régimes politiques. Un adulte pouvait avoir connu les derniers feux de la Révolution, l’Empire, le retour de la monarchie, les 100 jours… Sous un régime vous pouviez être du bon côté, sous le suivant vous aviez du mauvais. La vie de Vidocq, bagnard devenu chef de la Sureté, le démontre. Le public, lui, s’égare un peu dans ces régimes, ne reconnaît plus rarement la société et se prend à se passionner pour des personnages réels ou fictifs qui semblent savoir naviguer à travers les identités et les couches sociales. Les identités multiples, c’est un élément essentiel du moteur du super-héros. Ce n’est qu’ensuite apparaît une pratique du masque. Au point que vers 1867, les journaux évoquent la “Masquomanie” : des personnages masqués, réels ou fantasmés, rôdent dans les rues de Paris. Il y a des dizaines de témoignages qui parlent des apparitions d’une mystérieuse Amazone Masquée. Et là on n’est plus dans un roman…

Combien de temps de travail pour écrire un pareil livre-somme ?

“L’Amazone Masquée à cheval dans Paris, armée de sabres et en costume noir, c’est tout de suite quelque chose.”

J’ai travaillé pendant trois ans, à côté de mes autres activités de journaliste. D’une part il a fallu retrouver certaines œuvres, certains personnages. De l’autre, quand c’était faisable, je suis parti sur les traces de la vie des auteurs. En fait, il m’a fallu lire beaucoup de choses, de bandes dessinées géniales mais parues dans des revues mineures comme des romans épais qui n’ont pas été réédités depuis 80 ou 90 ans. La lecture de la presse d’époque était aussi nécessaire, d’abord parce qu’elle contient de nombreux romans-feuilletons. Ensuite parce que parfois, tout bêtement, on tombe sur le fait divers qui a inspiré tel ou tel élément. Dans certains cas, j’ai retrouvé des familles d’auteurs. Quand c’était possible je me suis aussi déplacé sur les lieux décrits pour voir ce qui collait ou pas. Au final, il a fallu faire pas mal de choix, parce que la version globale dépassait les 600 000 caractères. Nous sommes redescendus à quelque chose qui, tout en restant dense, est plus pédagogique.

La France peut également s’enorgueillir de compter quelques super-héroïnes…

Tout à fait. D’ailleurs, si elles sont moins nombreuses il faut bien dire que, statistiquement, elles sont souvent plus intéressantes. Un super-héros mâle, vous lui collez un masque, une cape, éventuellement un vague superpouvoir, et allez hop… Mais là, on parle quand même de nombreuses décennies où la société voyait plutôt la femme dans la cuisine ou comme une gentille potiche. Donc, quand on traçait les contours d’une justicière, on arrivait très vite à un autre niveau. La figure de l’Amazone Masquée parcourant les rues de Paris à cheval, armée de sabres et avec un costume noir portant un emblème d’oiseau, c’est tout de suite quelque chose. Mais signalons aussi Véga l’Oiselle en 1909, aventurière dotée d’un costume qui lui permet de voler, de gadgets parmi lesquels un système de vision nocturne et d’autres appareils de ce genre. Et c’est elle qui sauve l’homme, réduit au rang de faire-valoir. Il y a aussi quelques “super-vilaines” comme la Belle Jardinière, une ennemie de Rocambole qui fait vraiment des choses qu’on va trouver plus tard dans des comics.

Quels super-héros français a votre préférence ? Et quels super-héros étrangers ?

Franchement j’aurais du mal à n’en choisir qu’un, tant cela reviendrait à se priver de plusieurs autres. Au contraire, il y a une vraie richesse dans la diversité. J’aime bien Fantax, qui aurait pu devenir le Batman français si on avait fichu la paix à ses auteurs. J’aime bien aussi Super Boy (à ne pas confondre avec son homonyme américain), un héros issu de la science-fiction, avec une ceinture à fusées, qui a connu des centaines d’épisodes. Mais c’est comme un panthéon. Si vous vous intéressez à la mythologie grecque, par extension vous prenez une brassée entière de dieux et de demi-dieux. Là c’est un peu pareil. Sur les hommes bricolés, les détectives masqués, les surhommes voyageant dans l’espace ou dans le temps. Et pas vraiment de raison de se priver de l’un ou de l’autre…

Et l’auteur (français) le plus important ? Qui est notre Stan Lee ?

Il y a plusieurs réponses possibles selon comment on envisage la question. La première qui me vient à l’esprit, c’est Alexandre Dumas, parce qu’il y a un certain nombre de points communs avec Lee (comme la tendance à signer de son seul nom un travail réalisé à plusieurs, un certain souci des dialogues et de la représentation sociale). Une autre réponse, sans doute plus dans le sens de votre question, viserait plutôt le scénariste de BD et éditeur Marcel Navarro. Il fut dans les années 40 le co-créateur de Fantax, de Captain Yank et de beaucoup de héros plus tardifs lancés chez Lug vers la fin des années 60. Quand on regarde bien, c’est un acteur omniprésent sur la scène des BD populaires de l’après guerre. Enfin, on pourrait citer le romancier Jean de la Hire, l’un des auteurs les plus prolifiques cité dans l’ouvrage. Mais il faut dire que Jean de la Hire ne se gênait pas trop pour copier sur le voisin et qu’une partie de sa productivité est donc artificielle…

Quand et comment les super-héros français disparaissent ? Pourquoi ?

Ils disparaissent d’abord parce qu’un clou chasse l’autre. Il y a un phénomène d’ardoise magique qui se met en place à un moment. Chaque génération de lecteurs ou de spectateurs à ses héros, réinvente la poudre sans savoir ce qu’il y avait avant. Il n’y a qu’à voir comment, dans l’espace de plusieurs décennies, on nous présente plusieurs fois “le premier super-héros français”, parce qu’on est dans l’ignorance de ce qui a précédé. La redécouverte est très récente. Ensuite, il y a aussi des responsables politiques ou religieux qui ont fait des pieds et des mains pour cacher ce genre de personnages sous le tapis. Ça commence progressivement vers le début du XX° siècle, pour tomber comme une chape de plomb après la Libération, le meilleur « prétexte » pour dégommer ces personnages étant d’affirmer qu’ils sont d’obédience étrangère.

Imaginez une adaptation en film d’un super-héros français ! Quoi ? Quel épisode ? Et quel casting (budget illimité !) ?

D’abord, il y a déjà des choses en route. Outre la série TV Hero Corp de Simon Astier, on peut parler du projet de film Les Sentinelles, réalisé par Julien Mokrani et basé sur une BD récente parue chez Delcourt, qui s’intéresse aux surhommes dans le contexte de la première guerre mondiale. Et puis Douglas Attal travaille sur Comment je suis devenu super-héros, adapté d’un roman de Gérald Bronner. Maintenant, si on devait ouvrir la boîte à souhait… Vincent Cassel pourrait faire un excellent Fantax, je trouve. Fantax a passé le plus clair de son temps à évoluer parmi des peuplades reculées, un peu à mi-chemin entre Batman et l’Homme de Rio. Il y aurait quelque chose à faire avec lui. Mais je verrais bien, également, Jean Dujardin dans la peau de certains de ces personnages. Et puis il y aussi des réalisateurs comme Christophe Gans qui me semblent pertinents pour porter des projets de ce genre. Maintenant je ne dis pas qu’il faut tout laisser tomber pour ne se consacrer qu’à ce genre cinématographique. Mais il y a clairement des héros de notre patrimoine qui mériteraient de (re)faire surface sur le grand écran, d’autant que nous avons les talents pour ça. L’alternative, sous prétexte de ne pas vouloir faire comme les Américains, c’est laisser une partie du public aller chercher ailleurs ces personnages qu’elle ne trouve plus chez nous. Ce qui me semble pour le moins paradoxal et contre-productif.

Super-Héros, une histoire française, est paru aux éditions Huginn & Munin.

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