James Gray ou l’éternel retour au bercail (en smoking et col roulé)

Il y a des cinéastes qui passent leur vie à fuir leur enfance, et puis il y a James Gray. Lui a préféré ériger le Queens des années 80 en mythe grec indémodable, une sorte d’Olympe en briques rouges où le destin se joue en bas de survêtement et où la tragédie s’invite toujours au dîner du dimanche soir. Avec son dernier opus, le dandy de la mélancolie américaine nous offre une œuvre somme, une sorte de Greatest Hits intime, mais joué au violoncelle.

Le pitch : tragédie en sous-sol

Nous sommes en 1986. Le Queens greffe son spleen sur fond de synthétiseurs. Deux frères que tout oppose (le casting aligne le ténébreux Adam Driver et le virevoltant Miles Teller) décident, dans un élan de génie tout à fait relatif, de s’allier pour une affaire louche avec la mafia russe. C’est le début des ennuis. Ce qui devait être l’opportunité d’une vie vire au cauchemar fraternel, menaçant de faire exploser le sacro-saint cocon familial, l’intégrité des personnages et leurs liens de sang. Le dictionnaire de James Gray tient ici en trois mots majeurs : la fraternité contrariée, la violence sourde et la culpabilité familiale.

Les degrés de James Gray : un jeu de piste pour cinéphiles

La critique de Paris Match ne s’y trompe pas en lui accordant un trois sur cinq un poil sévère, mais passons, le chic français aime se faire prier. Ce film est un cadavre exquis de la filmographie du maître, un jeu de pistes où l’on s’amuse à retrouver les obsessions de l’auteur. La dette et la mafia russe rappellent immédiatement Little Odessa. La corruption et les combines qui déraillent lorgnent vers The Yards.

Ces deux frères qui s’aiment autant qu’ils se détruisent évoquent l’ombre de La nuit nous appartient. Enfin, les illusions perdues du rêve américain et les racines du Queens font écho à The Immigrant et Armageddon Time. Gray ne se recycle pas, il s’architecture, revisitant son propre passé avec la régularité d’un métronome et la grâce d’un chef d’orchestre qui connaît sa partition par cœur.

Au tableau d’honneur : un hold-up nommé Miles Teller

Alors, chef-d’œuvre absolu ou douce redite ? Certes, la mise en scène reste d’une élégance folle, feutrée, presque aristocratique dans sa manière de filmer la grisaille des faubourgs et des impasses. On pourra chipoter sur le manque de relief de certains seconds rôles, notamment Scarlett Johansson, divine mais ici un peu engoncée dans le tablier d’une mère poule meurtrie.

Mais le grand frisson vient d’ailleurs, d’une véritable OPA cinématographique. Miles Teller, mâchoire serrée et magnétisme brut, braque littéralement le film sous le nez d’un Adam Driver pourtant toujours impeccable en géant mélancolique. Teller apporte cette électricité nerveuse qui empêche le film de sombrer dans le confort de la nostalgie et magnifie ce héros lambda.

Ce n’est peut-être pas le film le plus révolutionnaire de James Gray, mais c’est précisément pour cela qu’il est hautement fréquentable. C’est une petite musique si douce et intime, un voyage en terre connue pour les esthètes qui préfèrent le velours froissé des drames d’auteur aux blockbusters surgelés. On en sort avec une irrésistible envie de porter un manteau long, de marcher sous la pluie de New York et de pardonner à son frère. Chic, assurément.

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