Peut-on encore ménager une place à son “Carpe Diem” par les temps qui courent ? Oui ! répond Frédéric Allouche, l’auteur de Grandir avec Pascal. Révisons un peu notre philo, avec un petit séjour au pays de l’hédoniste Épicure.
Carpe Diem ? D’accord, on connaît. Mais comment on fait ?
Impossible de dénombrer les causes de soucis, elles fusent de toutes parts ! D’où parfois l’impression d’être la proie d’un sniper de malheur qui fait mouche à chaque fois. Rien ne nous est épargné. Des journées assassinées qui tombent les unes après les autres. Comme si les ennuis s’étaient donné rendez-vous pour s’abattre en rafales. Ça peut commencer par la tasse de café renversée sur le lit, continuer par des problèmes en série au travail, se conclure par un feu d’artifice d’insultes avec notre conjoint(e) pour des broutilles. Aucune éclaircie, un ciel plombé sur la tête en permanence !
Des jours pires que les autres en somme. Des pics sur un diagramme à l’image de notre vie dirait Épicure, pour qui l’existence ressemble à une tempête avec de rares accalmies. Nous sommes ballotés d’une inquiétude à une peur, d’un tracas à une angoisse. La cause ? Notre absence de réflexion et notre impossibilité à bien dompter nos désirs. Adepte d’une vie simple supprimant toutes les sources de souffrance, notre philosophe grec ne voit qu’un seul remède : se contenter de peu en éliminant le superflu. Dire non à la notoriété, à la richesse ou encore à la vie de famille ! Il faut se discipliner pour atteindre la tranquillité du corps et de l’esprit, le calme plat du “plaisir en repos”.
Pour accéder enfin au bonheur
Solution un peu radicale avouons-le, qui nous éclaire toutefois sur deux visages de l’hédonisme. Si nous croyons trouver la joie en rayant d’un coup de crayon nos corvées quotidiennes pour courir sans fin après le plaisir, nous avons des chances d’être déçus et de récolter ce que nous avons fui : l’insatisfaction. S’il n’y a pas de mal à se faire du bien, voir dans le bonheur une accumulation de plaisirs conduit souvent à la dépendance et au manque. Parce que nous ne maîtrisons pas tout, que faire quand la fête périodique entre ami(es) est coup sur coup annulée ? Ou pour une raison ou une autre, quand le statut flatteur de VIP nous est désormais refusé ? Tourner en rond et crier à l’injustice ! Quelle tristesse…
Vive l’indépendance ! Voilà l’autre cri de l’hédoniste épicurien qui ne tombe jamais dans le panneau, lui ! Il sait se faire plaisir sans être prisonnier de ce qui l’enchante. L’angoisse à l’idée que la fête soit annulée ? Il ne connaît pas. Le regret du moment heureux terminé ? Il l’ignore. La tristesse grandissante en pensant qu’il va falloir bientôt rentrer chez soi ? Elle ne l’effleure pas. Sa tranquillité ne le quitte ni avant ni après car il possède une ribambelle de solutions de repli en cas d’imprévu : un bon livre, une balade contemplative en solo, ou quelques heures mises au service de la réflexion ou de la méditation. Et pendant le moment heureux, il jouit à fond de chaque instant malgré le temps qui passe et la fin qui approche.
Carpe Diem ? Finalement oui, c’est possible ! Après réflexion, pour l’épicurien libre et autonome, sachant ce que le vrai plaisir veut dire.
Frédéric Allouche enseigne la philosophie dans son ouvrage Grandir avec Pascal (éd. Eyrolles).

