La rédaction du Lui.fr vous propose de lire ou relire l’interview de Joey Starr par Frédéric Beigbeder, de 2013.
JoeyStarr se raconte à Frédéric Beigbeder
J’aime bien dire “je”, surtout pour parler de moi. Je suis fier d’avoir pensé à JoeyStarr pour L’amour dure trois ans. Je suis heureux de lui avoir fait aimer le Pays basque et qu’il m’ait fait aimer le “ponk-fonk”. Mais “le Jaguar” sait aussi parler à la première personne.
Du micro à la Toile
Je suis assis/À l’Ami Louis/Et JoeyStarr/Est en retard. Vous aurez noté la richesse de mes rimes : sans le faire exprès, je pense en rap. Ce sens légendaire de l’adaptation a fait de moi le Zelig parisien. J’ai commandé une bouteille de Brane-Cantenac 2005 pour mon invité ; ça le changera du rhum agricole Trois Rivières à 62 degrés qu’il ingurgite à grandes lampées (souvent transvasé dans des bouteilles d’Évian). Didier Morville, dit JoeyStarr, né à Saint-Denis il y a quarante-six ans, entre dans le restaurant parisien préféré des présidents américains et vient s’asseoir en face de moi. La clientèle new-yorkaise arrête de rigoler en le voyant passer.
Une grande blonde avale son escargot de travers et manque de crever. Cela s’appelle le charisme. JoeyStarr porte des lunettes de soleil Persol modèle Steve McQueen mais ressemble davantage à Dennis Rodman qu’à Thomas Crown. JoeyStarr est plus jeune que moi, c’est énervant car, moi, je ne suis pas encore monté sur scène devant des dizaines de milliers de jeunes hystériques reprenant en chœur mes textes. Au sujet de ma carrière de rappeur, on peut même parler d’un échec complet.
“Je suis invité dans aucun festival. Les gens ont peur, ils croient que je vais casser la chambre d’hôtel.”
Jamais je ne vivrai ce que JoeyStarr a vécu. C’est peut-être une chance : mon père ne m’a pas tabassé, il ne m’a pas obligé à manger mon animal domestique préféré, je n’ai pas perdu de vue ma mère pendant dix-huit ans, je ne suis jamais allé en prison plus de deux nuits, je n’ai jamais dormi dans la rue ni fumé de crack ni couché avec Béatrice Dalle. En fait, comparée à celle de JoeyStarr, ma vie prétendument dépravée ressemble à celle de T’choupi dans T’choupi va à la piscine (livre que je relis régulièrement avant de m’endormir).
Le maître d’hôtel, Louis, fait humer le grand cru à JoeyStarr.
JoeyStarr. Mmmm ! C’est très beau, ça me met en rut.
Frédéric Beigbeder. Et voilà, ce dîner commence bien.
Sur la chatte à Mylène, il est très beau ce breuvage.
(Rires.) Pourquoi jures-tu tout le temps “sur la chatte à Mylène” ?
Je ne me souviens plus pourquoi.
C’est une allusion à Mylène Jampanoï ?
Boss, pourquoi tu me poses la question alors que tu sais que la réponse est oui ? Tu as vu qu’elle est l’égérie d’une marque genre Sandro mais c’est pas Sandro (il s’agit de Kookaï), et il y a écrit “L’enfer c’est moi“.
Ha ! ha ! ha !
Je suis super content de te voir, en fait. Parce que je suis encore dans le sillage de ce qu’on a fait. (Il fait allusion au tournage de L’amour dure trois ans où il interprète Jean-Georges, le patron du Montana qui devient homosexuel.) Tu sais que j’ai adoré en être et je dis ça alors que je ne suis pas bourré. J’ai arrêté de boire il y a un petit moment, j’ai maigri, je ressemble à un jeune premier.
Ce qui m’amène à ma première question : alors, toujours pédé ?
Attention, pas de familiarités ou tu vas connaître “Over” et “Dose“. T’as vu j’ai tatoué ça sur mes doigts.
Effectivement, la typographie n’est pas évidente à décrypter mais sur chaque main de JoeyStarr, quatre lettres semblent dessinées. Et je n’ai nulle envie de vérifier l’orthographe de trop près.
Mais pourquoi pas « Love » et « Hate » comme Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur ?
Parce que j’en rencontre trop dans la rue. J’ai hésité… J’aurais pu faire “Fire” et “Bomb“, ou “Full” et “Time»“… Je me suis dit : “Over Dose“, on doit pas être beaucoup.
À propos du rôle d’homosexuel, tu sais que je me souviens quand Seb (Sébastien Farran, son manager) m’a dit : “Y a un petit problème, tu dois emballer un mec.” J’étais en train de faire mes courses au marché et j’ai dit : “Ouais, des blagues comme ça à 9 heures du matin, j’ai pas le temps, il est trop tôt“, mais ensuite…
Ensuite tu as dit oui sans hésiter ?
Bah j’ai dit “c’est signé ?” et il me répond “oui“, alors j’ai dit “on a envie de faire du cinéma ou pas ?” et voilà, c’est tout. C’était intéressant pour le challenge, la performance, quoi. Je m’en fous de mon image. Elle n’a aucune importance.
Louis le maître de céans revient pour la commande. JoeyStarr me dit de commander pour deux. Je prends des cèpes rôtis au feu de bois, du foie gras et une côte de bœuf. Mon but est le même que d’habitude : faire grossir mon invité de 3 kg.
Tu connaissais l’Ami Louis ?
Oui. J’ai dîné ici avec une amie commune qui s’est fait passer pour Monica Bellucci pendant tout le repas. Doria… (Tillier, la miss météo du Grand Journal.)
(Rires.) J’aurais aimé voir ça ! À propos de stars de cinéma, tu sais que Léa Seydoux a lancé dans le premier numéro de Lui la polémique sur les conditions de tournage de La Vie d’Adèle, quand elle m’a confié que tous les jours elle se demandait ce qu’elle était venue foutre dans ce traquenard”. Et ça m’a rappelé ce que tu m’avais raconté sur le tournage de Polisse de Maïwenn…
Je savais que t’allais aller par là ! Écoute, c’est pas simple ce qu’on fait. Parce que le cinéma est une aventure humaine. D’un côté on vend du rêve mais de l’autre on apprend à se connaître… Je dirais juste à Léa et Adèle que l’important, c’est le film. Je veux bien chier dans la douleur mais seulement si le film est à la hauteur. Ce qui était dur c’est d’aller à Cannes et de faire 150 millions d’interviews avec des gens qui te font monter la sauce et te disent que tu vas être Prix d’interprétation.
À l’arrivée, tu as tout de même eu le prix Patrick Dewaere, une nomination aux César et, à Cannes, Polisse a obtenu le Grand Prix du jury.
Remis par Bob De Niro ! Donc à l’arrivée tu n’as pas envie de faire de bordel, tu fermes ta bouche et tu rentres chez toi.
C’est ce que tu conseilles à Léa ?
Non, pas du tout, parce que j’estime que ce n’est pas une mauvaise chose que ça se sache que c’est un art difficile, pour des jeunes qui débutent dans le cinéma et qui croient que c’est le monde des Bisounours.
Ah bon ? Ce n’est pas une grande famille ?
Tu sais que je ne suis invité dans aucun festival. Les gens ont peur, ils croient que je vais casser la chambre d’hôtel.
Alors que tu tournes des films d’auteur ultrasensibles : par exemple Une autre vie d’Emmanuel Mouret, où tu interprètes un homme tiraillé entre deux femmes (Virginie Ledoyen et Jasmine Trinca). Pardon, mais imaginer JoeyStarr chez Emmanuel Mouret c’est comme, je sais pas moi, Sylvester Stallone chez Éric Rohmer !
Pour moi c’est pas un film d’auteur, c’est un court- métrage sri-lankais d’un mois et demi ! On a tourné dans le Midi pas loin d’Olivier Dahan qui filmait Nicole Kidman en Grace de Monaco. Olivier est venu nous rendre visite à Grasse et on lui a donné un bol de soupe à la cantine. Et il a dit : “Mais vous n’êtes que ça ?” Eux ils étaient huit cents et nous on était sept. Mais Mouret m’a beaucoup appris.
C’est pas dur quand on est un acteur animal, instinctif, intense comme toi d’avoir à refaire des prises ?
Quand on est un comique de répétition, ce n’est pas un problème.
(Rires.) Et la musique ? Il paraît que tu enregistres en ce moment.
Pour la première fois je chante vraiment. Y a un mec avec qui je suis depuis qu’il a 6 ans…
Pardon ? Tu es avec un mec depuis qu’il a 6 ans ?
Entendons-nous… nous ne sommes jamais allés en Thaïlande. On ne fait pas de tourisme sexuel dans le 9-3. C’est un jeune qui s’appelle Nathy Boss, qui avait 6-7 ans quand je l’ai rencontré et maintenant il en a 23. Il est monté sur scène avec moi ces dernières années. Il a grandi dans le reggae, le dancehall, tout ça. Quand il avait 9 ans, il traînait avec nous à la radio et je lui disais : “Mais t’as pas école, t’as pas de famille ?” Et il me répondait : “Je veux être le boss.” Là on travaille sur une adaptation française de “Sun Is Shining”, de Marley, qui a une ambiance extraordinaire. J’ai écrit la complainte d’un mec qui s’est fait larguer par sa meuf. (Il se met à chanter) : “La vie sans toi a fait de moi un ange déchu dont l’univers est mis à nu.” C’est pour moi le point commun entre cinéma et musique : chercher la bonne ambiance. On doit raconter une histoire. Bon, faut que j’aille me laver les mains.
Attention, le lecteur de Lui va s’imaginer des choses : il va se “laver les mains”… mon œil ! Vu ce qu’on va grailler, tu peux le rassurer ton lecteur. Musicien ou bien ? Quand JoeyStarr revient, je décide de jouer cartes sur table. Conscient de risquer ma vie, je pose tout de même la question. On est reporter de guerre ou on ne l’est pas. Moi j’ai roulé ma bosse, j’ai bourlingué. Merde, j’ai quand même interviewé Thomas Langmann le mois dernier, oui ou non ?
Didier, en fait, tu n’es pas un rappeur. Je me souviens que, sur mon tournage, tu étais très ému quand je t’ai présenté Michel Legrand au Palais à Biarritz. Tes idoles sont Jacques Brel, Léo Ferré. Au fond… tu es le Stromae français !
(Après un silence inquiétant.) Ah ! mais Stromae je le trouve très intelligent musicalement. Les gens qui le critiquent ne connaissent ni Last Poets ni Nougaro. J’ai une culture musicale très large grâce à mon père. Il y a deux choses que je crois importantes : faire des enfants et être le gardien de ce patrimoine. Ça peut paraître suffisant mais je te le dis comme je le pense. Quelqu’un comme Jacques Brel, j’admire sa simplicité dans l’écriture. On en est loin. Arriver à sortir ça de soi, c’est de la magie.
Il y a quelque chose qui me chiffonne te concernant, c’est ta séparation avec Kool Shen. La reformation de NTM a été un triomphe, une tournée sold out en 2008 et, malgré ce succès monstrueux, tu as réussi à te refâcher avec ton acolyte.
Très sincèrement, la reformation, je n’y suis pas allé avec le cœur et le ventre comme à nos débuts. J’y suis retourné pour un truc d’ego…
Pour moi vous êtes comme Jagger et Richards. Vous ne pouvez pas vous blairer mais quand vous êtes ensemble, il se passe quelque chose d’explosif. C’est assez fascinant pour ma génération. Quand je passe en boîte “La Fièvre”, “Ma Benz”, ou “Qu’est-ce qu’on attend ?”, la piste se remplit et les gens se montent dessus en beuglant. C’est de la musique punk ! Pourquoi avoir arrêté ça ?
J’entends ce que tu dis mais je ne bosse pas dans ce sens-là, c’est pas comme ça que j’avance. Je pense que t’es la seule personne à qui je peux en parler franchement. NTM c’est l’aventure de ma vie. Mais l’autre qui me dit “sans toi je ferais rien“… c’est pas comme ça qu’il faut me draguer. Je lui suis très reconnaissant de m’avoir supporté et Dieu sait si je n’ai pas un caractère facile. Tu te rends compte qu’on a démarré à l’époque où il n’y avait pas le téléphone portable, et parfois j’arrivais quatre heures en retard alors qu’il ne pouvait pas me joindre, je sais pas si tu imagines l’angoisse devant une salle pleine à craquer ! Mais à un moment c’est Kool Shen qui m’a planté. Moi j’ai jamais menti pour louper une date.
Excuse-moi mais une fois je suis allé voir NTM à Bayonne et Kool Shen était seul sur scène, sous la pluie et sans cordes vocales, tandis que toi tu étais à Fleury-Mérogis.
Ah ! oui ! mais là c’est un cas de force majeure ! NTM je l’ai vécu comme une histoire d’amour avec une gonzesse qui te le fait à l’envers.
Ce sont des histoires de fric qui vous ont séparés ?
Même pas ! Écoute, je vais te dire le déclic de la fin. J’ai rarement raconté cette histoire. Un jour on se fixe un rendez-vous porte Maillot et je lui dis carrément comme on se parle à Saint-Denis : “Alors : quatrième album ou quatrième album ?” Et le mec m’annonce qu’il veut arrêter la musique parce qu’il a des problèmes de couple. Moi à l’époque j’étais en régime de semi-liberté, à moitié en taule parce que je m’étais battu avec ma meuf ! Je me faisais traiter de salaud dans la rue. Et lui il me dit qu’il veut arrêter NTM parce qu’il a des problèmes avec sa femme, non mais il vit en Australie ou quoi ?
Bon, parlons d’autre chose. C’est rigolo parce que, moi, quand on me parle de “Seine-Saint-Denis Style”, je pense toujours à mes copines qui sont en pension à la Légion d’honneur.
(Il me tape dans la main.) Je sais très bien où c’est, à côté de la basilique ! Juste en face il y a une école rue des Boucheries et moi j’étais dans cette école-là ! Les filles de la Légion d’honneur, je les voyais passer avec leur uniforme et je leur envoyais des bisous…
Ah ! elle date de là, ton attirance pour les bourgeoises !
Exactement ! Moi je me disais : “Quand je serai grand, je veux être comme ça, mais avec des cheveux en Velcro !”
Je vais t’embêter avec ton enfance. T’es difficile à interviewer parce que tu fais des blagues pour fuir les réponses.
Dans la vie aussi.
Un lapin qui tue
Une fois encore je transpire car la question qui suit est risquée. Il s’agit de le faire parler d’un épisode horrible : quand son père a tué devant lui le lapin qu’il aimait et l’a forcé à le manger. Bon, je me lance…
J’ai jamais osé te parler de ça… Nous sommes en train de manger une côte de bœuf mais je n’aurais jamais osé te commander un lièvre à la royale.
(Silence puis sourire.) Ben t’aurais dû. J’adore ça ! Je vais même t’avouer un truc que je n’ai jamais dit. J’ai emmené mes fils au Maroc dans un boui-boui aux portes de l’Atlas qui s’appelle Chez Paul. Et là on regarde la carte et je vois “tagine au lapin”. Or mes gosses ont un lapin.
Tu as reproduit le truc ! Ah ! le monstre !
Ma mère n’en revenait pas au téléphone ! Le petit s’en foutait, il a rien capté mais le grand à un moment dit “eh, mais nous, on a un lapin” et j’ai dit “tu finis ton assiette !“
“J’ai sniffé sur le capot d’une bagnole de flics, moi, Monsieur.”
Sérieusement, comment il a pu te faire ça, ton père ?
Mon père était un rural. Je ne l’excuse pas mais bon il s’est dit : “Un lapin, c’est de la nourriture.” Son fils qui fait des papouilles au lapin, il s’en fout. Mais bon, de là à saisir l’animal et lui mettre deux coups de planche derrière le crâne devant le gosse… Merde, on est en France, on n’est pas aux Antilles ! Et moi je ne voulais pas le bouffer. T’as pensé à faire bouffer son nounours à ta fille, toi ? Il faut dire que chez les Antillais ce sont des comportements courants. Un gamin joue avec un poussin, et crac, le grand frère tord le cou du poussin pour se marrer.
Tu passais tes vacances aux Antilles quand tu étais petit ?
C’étaient pas des vacances, c’était un calvaire. Entre 6 et 11 ans, j’allais dans ma famille que je connaissais pas, chez des gens qui ne parlaient pas ma langue, mon père m’envoyait avec une valise de fringues que mes cousins germains me volaient, et là-bas j’étais attendu au tournant. J’étais le fils du salopard. Une fois, ils m’ont tiré de mon lit pour m’emmener dans la cour où ils étaient en train d’enlever les ovaires d’une truie. La bestiole était attachée avec quatre cordelettes… c’était brutal. Mais bon, j’ai d’autres souvenirs. J’ai découvert ce qu’était un colibri. C’est magnifique.
Une autre expérience dont tu ne parles pas souvent, c’est ton service militaire. Ça me fait bien marrer de t’imaginer en treillis avec un fusil.
Baden-Baden 1985, 1er régiment de cuirassiers, à Saint-Wendel, dans les chars. J’ai été radiochargeur, jardinier, à la lingerie, au mess…
Et surtout en prison !
Mon but c’était d’être celui qui a fait le plus de trou dans le journal de la caserne. J’ai fait toutes les conneries : un jour, un mec je lui ai dit : “Si tu bouffes quatre asticots, je te donne double ration de gamelle.” Mais le gars les a avalés sans les croquer, du coup il avait des trous dans l’estomac. Une fois on a tiré un coup dans l’arsenal. J’ai tellement déconné que j’ai fait dix-neuf mois au lieu de douze.
Raconte les retrouvailles avec ta mère.
On m’a séparé de ma mère quand j’étais petit. Un jour, avant de monter sur scène à un de mes premiers concerts, un copain qui sortait de prison me file un psychotrope d’un autre monde et là je vois dans ma loge une dame en train de pleurer que je n’avais pas vue depuis vingt ans. Et là quelqu’un me dit “c’est ta mère“, mais je devais monter sur scène ! Je fais le concert et ensuite ma mère me présente mes frères. Un truc de dingue. Ma mère ne pleure pas facilement. C’est quelqu’un de fort mais là… elle me parlait et moi je la regardais… Même Victor Hugo, là-dessus, il aurait été en rade.
Tu as écrit un texte très personnel dans un joli recueil qui s’appelle Philocalie (ensemble de textes et images sur la beauté rassemblés par Valérie Solvit). Je te cite : “Je suis un genre de femme fontaine, je vais chercher de l’amour tout le temps, dans tous les bruits de la vie.” Que penses-tu de ça comme titre pour Lui numéro 3 : “JoeyStarr : “Je suis une femme fontaine”” ?
Mais moi je ne veux pas qu’on m’aime, non. L’œil de l’autre, je n’en ai rien à foutre. Le jour où ça s’arrête, je l’attends avec plaisir. Je suis un ponk-fonk. Je ne fais les choses que pour moi. Je me considère dans la lignée de Rick James, « Give It to Me Baby », voilà.
Rick James est surtout célèbre pour « Super Freak », grand consommateur de cocaïne, comme James Brown… “I’m Rick James, bitch ! Cocaine is a hell of a drug !” Tu me tends une perche, là…
Ho ! ho ! Comme si je t’avais pas vu venir depuis des kilomètres ! Tu sais que j’ai fait mieux que toi : j’ai sniffé sur le capot d’une bagnole de flics, moi, Monsieur.
La poudre, Baudelaire et les enfants
Pardon ?
Ouais, à Marseille.
Mais il y avait un policier dans la voiture ?
Ouais. Un. C’était pour gagner un pari.
Et une garde à vue supplémentaire en a résulté ?
Pas une seule seconde. Il suffit de créer un leurre. En l’occurrence une gonzesse qui est allée lui parler… Le mec a ouvert sa fenêtre. Et pendant ce temps-là, tac ! J’ai gagné mon pari sur le capot arrière.
Cela dit, tu t’es calmé ou pas ? Je cite encore une phrase de toi : “J’ai mis ma tête à l’envers pour marcher droit.”
Je me suis rendu compte en étant avec mes enfants que je passais à côté de moments que j’adore, simplement par habitude, et que parfois je suis en train de leur montrer que je m’emmerde avec eux alors que c’est pas le cas. Mais bon, j’aime le festif, j’aime vomir.
Tu es la seule personne que j’ai vue vomir à table dans un club sans aller aux toilettes.
Roger Moore m’a tout appris ! Je suis ce qu’on appelle un supertanker. C’est dans mes gènes, mon père buvait des hectolitres. Mais j’ai l’alcool joyeux.
Tes enfants commencent à être en âge de comprendre. Comment tu leur expliques ?
L’autre jour, l’aîné m’a dit : “Quand tu sens mauvais de la bouche, t’es plus cool.” J’étais pas fier. Je n’ai pas besoin de ça. La création est quelque chose de vertigineux. Les psychotropes désinhibent quand il faut se livrer… On se croit meilleur.
“J’entends parler les pierres.”
Baudelaire disait la même chose : “Enivrez-vous sans cesse, de vin, de poésie, de vertu, à votre guise.” Bon, que s’est-il passé avec la police belge ?
Un gars qui s’est mis à nous chercher dans une boîte. Ils m’ont étranglé avec mon écharpe, j’ai connu une nouvelle drogue ce soir-là. Verre pilé et urine par le nez. Dans une ruelle, j’avais un pied sur la gueule et là j’ai jamais eu peur comme ça de ma vie. Je pleurais. Pourtant j’ai reçu des coups de couteau, on m’a tiré dessus…
La police belge dit que tu t’es frappé toi-même.
Ils disent toujours la même chose. Mais bon, il y a aussi des flics sympas. L’autre jour j’étais dans une voiture avec cinq filles et je franchis une ligne continue. Des flics m’arrêtent. Je m’excuse : “Pardon, je suis désolé.” Et puis j’ajoute : “Mais de toute façon ça va, je suis de la maison.” Eh bien, le flic s’est marré et il a dit : “Allez, circulez.”
(Rires.) Tu peux remercier Maïwenn pour ça !
Maïwenn est venue me voir au parloir à Fleury-Mérogis. Elle m’a proposé le rôle de policier. J’étais un peu déçu parce que je savais que c’était un parloir féminin et j’espérais autre chose ! Ma fiancée de l’époque, elle venait avec des bas… Et un copain m’a apporté des bouteilles de shampoing qu’il avait vidées puis remplies avec du rhum, mais ce con il les avait mal rincées, du coup je buvais du rhum parfumé au savon !!!
Pendant ces sept mois de détention, tu n’as jamais pensé à te suicider ?
Jamais de la vie. J’ai trop de chance.

