Interview : La vraie vie de Michelangelo Antonioni

La rédaction du Lui.fr vous propose de lire ou relire l’interview d’Enrica Fico de 2015.

Michelangelo Antonioni est le cinéaste aux origines du mouvement pop grâce à ses chef-d’œuvre L’avventura, Blow-Up ou encore Zabriskie Point. Sa femme, Enrica, a partagé sa vie de 1972, avant son grand voyage en Chine maoïste, jusqu’à son dernier souffle, le 30 juillet 2007. Pour Lui.fr, elle revient en exclusivité sur l’histoire de ce maestro qui consacra une grande partie de son œuvre aux femmes et à leur attraction sur la gente masculine, grossi par l’œil de sa camera.

Michelangelo Antonioni, derrière la caméra

Vous avez rencontré Michelangelo Antonioni en 1972. Vous étiez âgée 18 ans à l’époque ; il en avait 49. Qu’est-ce qui vous a attiré chez lui ?

Enrica Antonioni. Sans aucun doute : l’énergie qui émanait de lui. Je l’ai rencontré en 1972, avant qu’il parte en Chine réaliser Chung Kuo, la Chine. J’étais très jeune. Nous avions 40 ans de différence. Je venais de déménager de Milan à Rome. Un ami peintre voulait me présenter Michelangelo. Une rencontre a été organisée sur la majestueuse Piazza del Popolo, à Rome. C’était un certain jour de janvier. Il faisait froid. Mon ami et moi l’attendions sur la terrasse du bar Rosati, où le réalisateur Federico Fellini avait ses habitudes.

“Il a traversé la place d’un air décidé mais, pour moi, tout était au ralenti. Comme dans un film qu’il aurait imaginé pour moi”.

Nous sommes restés un moment à siroter quelques verres, à l’attendre. Au bout d’un long moment, qui paru interminable, je l’ai vu sortir de sa voiture qu’il venait de garer de l’autre côté de la place. Il l’a traversée d’un air décidé mais, pour moi, tout était au ralenti. Comme dans un film qu’il avait imaginé spécialement pour moi. Je n’avais jamais ressenti cela. Il nous est passé devant, sans nous voir. Mon ami l’a appelé et il a été très surpris de me voir avec lui. On a fait les présentations. Je me sentais beaucoup plus à l’aise que lui. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que je savais qu’un beau jour j’allais faire sa rencontre. Ou peut-être parce que ce fut un sincère et vibrant coup de foudre…

J’étais jeune et je n’avais aucune expérience dans les jeux de séduction. Mais j’avais vraiment l’envie de le rencontrer car il me plaisait beaucoup, malgré notre différence d’âge. Au final, nous étions finalement très peu différents l’un de l’autre. C’était étrange parce que je le connaissais en tant que réalisateur accompli : il venait de signer ses chefs d’œuvre Blow-Up et Zabriskie Point. Michelangelo m’intriguait autant que la technique qu’il déployait dans ses films.

Au cours de cette rencontre, je l’ai longuement écouté parler, notamment sur les idées qui le poussaient à faire des films. J’étais vraiment curieuse. Dès les premiers échanges, je savais que nous allions être liés pour un long, très long moment, malgré nos différences d’âge et d’expérience. Trois jours après notre rencontre, il m’a invitée à diner. Dès lors, nous ne nous sommes plus jamais quittés jusqu’à sa mort.

Antonioni, les femmes, les actrices

Il y a eu deux grandes rencontres féminines dans son œuvre : Lucia Bosé et Monica Vitti. À ce titre, on dit que Michelangelo Antonioni a été le cinéaste de la femme. Qu’en pensez-vous ?

C’est absolument vrai. Ce sont les actrices qui l’intéressaient le plus. Les hommes dans les films de Michelangelo sont victimes de l’amour et de l’attention que portent les femmes à leur égard. Ils ne les comprennent pas et ne les comprendront jamais, comme c’est le cas dans L’avventura, sorti en 1960. Les hommes, finalement, dans son œuvre, ne se questionnent jamais. Michelangelo aimait les femmes, en règle générale. Il était toujours en train de les regarder. Souvent cela m’agaçait et il me répondait toujours, avec un sourire en coin : “C’est mon boulot, Enrica !“.

“Michelangelo pouvait se montrer cruel, parfois, tant il était engagé dans son travail.”

Dirigeait-il les acteurs différemment des actrices ?

Pas vraiment. En somme, tout dépendait des acteurs. Pour certains, c’était facile comme Jack Nicholson, qui était facile à diriger. Michelangelo lui demandait parfois d’en faire un peu moins, à cause de son côté américain, dans sa façon de surjouer, d’exagérer. En revoyant Blow-Up, je me suis de nouveau rendu compte ô combien l’interprétation de David Hammings était éblouissante. Il n’était pas photographe, mais vivait à Londres, à l’époque. Il était toujours enjoué et Michelangelo lui demandait, le matin, combien de temps il avait dormi. Deux-trois heures, répondait-il. C’était le “Swinging London”, tout le monde faisait la fête, sans cesse.

Il n’a cessé de traiter le thème du couple dans son cinéma, l’amour entre un homme et une femme, comme c’est le cas dans Par-delà les nuages. Comment était-il dans la vraie vie, avec vous ?

Vraiment mauvais ! (Rires) Il était parfois difficile à vivre. La vie auprès de lui était très intéressante, car nous étions toujours sur des tournages, en voyage autour du monde, nous rencontrions toujours des artistes et des gens plaisants. Mais il était dans son monde. Il oubliait tout le temps quel jour on était. Il pouvait se montrer cruel parfois, tant il était engagé dans son travail. Il pensait tout le temps à ses films, même en conduisant.
Un jour, il engloutissait le bitume comme un fou, “à l’italienne”, dans sa belle voiture. Il adorait conduire et s’y prenait très bien, mais il fonçait. Un ami était avec lui sur le siège passager et le suppliait de ralentir. Il a pris un tunnel à contre-sens ! La seule chose qu’il a répondue, quand son ami l’a traité de fou : “Je pense à la scène d’un prochain film“. Il adorait être seul, penser, écrire dans le silence. Mais il adorait également passer du temps avec ses amis. Il adorait jouer et rire, le soir, avec ses amis. Il était toujours rayonnant et faisait preuve de ce que j’appelle une “ironie élégante”, à l’anglaise.

Le monde fou de Michelangelo

Quel est votre meilleur souvenir avec lui ?

Notre maison, en Sardaigne. J’étais très jeune. Elle était superbe. Il disait ça aussi. C’était un dôme au-dessus de la mer, au beau milieu de la nature. Un lieu solide, plein de couleurs, qui nous protégeait du vent qui soufflait fort. Il n’y avait pas de murs à l’intérieur et cet endroit nous projetait hors du temps, vraiment. Il y allait l’été pour écrire. Il aimait cet endroit car il pouvait conduire, nager, faire de l’exercice, recevoir des amis. On y a passé nos meilleurs moments. Un florilège de films, dont certains n’ont jamais vu le jour, ont été écrits là-bas. L’équipage est son meilleur script, je pense. C’est un film qui devait être tourné sur un bateau, en pleine tempête. En vain.

Et le pire ?

Peut-être lorsqu’il m’a trompée. Pour me comprendre, il essayait souvent de déchiffrer mes moindres faits et gestes. Mais je lui résistais. J’avais du caractère. Pas autant que Michelangelo, mais j’arrivais à lui tenir tête. Je suis sincère. Aujourd’hui, je parle encore en mon nom. Je ne parle pas en me demandant s’il aurait dit ceci ou cela aujourd’hui. J’ai mon goût, mon regard et ma personnalité qui me sont propres. Il adorait la femme sincère que j’étais et que je serai toujours. Il était sincère, un homme au grand cœur. Il m’étudiait, se penchait sur les détails qui faisaient qui j’étais et qui je suis, avec son œil de réalisateur. Il me disait qu’il adorait me regarder. Il observait tout le temps les gens.

Les derniers mois de sa vie ont été terribles. Il était diminué à cause d’une attaque cérébrale et ne pouvait presque plus parler. Ce qui devait l’obséder, lui qui prenait un malin plaisir à commenter, dans ses films, tout ce qu’il voyait, tout ce qui l’entourait. Comment avez-vous géré cette période difficile ?

Les vingt-deux dernières années étaient une longue expérience. Le docteur nous avait dit qu’il fallait attendre deux ou trois ans avant de voir comment le cerveau allait tenir le coup. Michelangelo s’est vraiment battu pendant cette période, car il voulait aller bien, coûte que coûte. Il a toujours pris grand soin de son corps et faisait attention à sa santé. Il voulait rester maître de son existence.

Que reste-t-il de son amour actuellement ?

J’ai l’impression qu’une relation ne s’arrête jamais, même si la personne n’est plus là. Il m’a énormément donné. La relation est devenue très spirituelle. Vous me demandiez, plus tôt, quel était mon pire souvenir auprès de Michelangelo. Il n’y en a pas, en définitive, car ce qui reste, c’est le sentiment, l’amour. Il m’a appris à aimer. En restant avec un homme si longtemps, on traverse de nombreux états. Le bonheur, les peines, c’est la vie. C’est cela, de ne faire qu’un avec une personne.

“L’art qu’il a pu nous donner, ce n’est pas quelque chose qui peut s’apprendre, c’était profondément ancré à l’intérieur de lui.”

Il m’a fallu à peu près deux ans avant de me rendre compte que la maison était vide. C’est fascinant de comprendre qu’après avoir vécu tant d’expériences, il est possible de les partager. Sa vie et la mienne en sont un exemple, elles sont si spéciales. Il aurait 103 ans aujourd’hui et j’en ai seulement 63. Il y a un changement constant mais j’ai des racines, les transformations m’attendent, moi aussi, et je finirai peut-être par devenir qui je suis vraiment, au fond, car j’ai passé des années à être l’ombre de Michelangelo. Il ne faisait pas toujours très attention à moi. À présent, je me retrouve profondément seule. C’est dur.

Le temps du cinéma

Comptez-vous de nouveau réaliser de nouveau des films ?

J’ai déjà réalisé deux documentaires sur Michelangelo Antonioni ainsi qu’un court-métrage sur Saint François d’Assise. Ces dernières années, je ne pensais vraiment pas faire du cinéma, car quoi qu’il arrive, c’est toujours un véritable combat : trouver l’équipe, les financements, etc. c’est épuisant. Je ne fais pas de grands films, je ne suis même pas réalisatrice.

Michelangelo Antonioni a inspiré de nombreux cinéastes du monde entier, de Wim Wenders à Vincent Gallo, Gus Van Sant, jusqu’aux cinématographies asiatiques. Qu’est-ce qu’il vous a apporté ?

Il m’a inspirée aussi. Il n’était pas du genre à donner des directives pour apprendre à faire du cinéma. Il me disait “Regarde et apprends“. Les conseils qu’il me donnait n’étaient pas techniques mais philosophiques. La première notion qu’il m’a inculquée, c’est qu’il doit y avoir une raison de faire un film, et que les intentions à l’origine du projet doivent être très fortes. Il peut y avoir des millions de façons d’arriver au but mais ce qui prime, c’est la puissance de ce qu’on a dans le ventre. J’ai toujours suivi cette règle, assidument…

Il a toujours été un cinéaste qui cherchait dans le présent des réponses à conjuguer au présent. Voulait-il finalement critiquer le monde dans lequel il vivait ?

Il cherchait la vérité, qu’elle se situe dans l’Homme ou dans la nature. Il faut comprendre que la Réalité faisait partie de ses besoins fondamentaux. Afin de rendre certains concepts réels, il devait parfois les rendre irréels. Il disait aussi que “pour trouver la solution à un problème, il faut ne plus y penser“. Il était visionnaire, c’était une véritable qualité, chez lui. Il questionnait tout, sans cesse. Pourquoi n’y a-t-il pas de balle lors du match de tennis dans Blow-Up ? Et pourquoi l’entend-on à la fin ? Il ne critiquait pas cette réalité, il posait de simples questions qui reflétaient sa véritable personnalité, son intérêt pour les sentiments et la vie, surtout.

Son futur, notre présent, l’effrayait-il ?

Certainement pas. Pour le comprendre, lui et ses films, il faut parfois attendre dix ans, tant il est en avance. Il se projetait constamment dans le futur. Il était présent et romantique. Il aimait la vie. Il a toujours été jeune dans sa tête, et ce jusqu’à son dernier souffle. C’est d’ailleurs pour cela qu’il m’a épousée, j’avais quarante ans de moins que lui ! J’aurais pu être sa nièce.

Une interrogation essentielle chez Michelangelo concerne le sens de la vie. Quel était le sien ?

Il aurait fallu lui demander, c’est difficile de répondre à sa place mais une chose est certaine : il était né pour faire du cinéma. L’art qu’il a pu nous donner, ce n’est pas quelque chose qui peut s’apprendre, c’était profondément ancré à l’intérieur de lui. Il avait de grandes idées, même pour les films qu’il n’a jamais réalisés. Être architecte, peintre, écouter de la musique, être un vrai artiste, c’était peut-être ça, finalement, son sens de la vie…


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