Petite histoire de l’orgie à travers les âges
L’orgie est un phénomène sacré et vieux comme le monde. C’est du moins ce qui ressort d’un livre-somme qui narre et analyse les pratiques orgiaques à travers les âges, les rites, les cultures, les légendes. Un voyage fantastique et pourtant bien réel dans une autre histoire humaine. Orgies : le plein pouvoir des sens n’est pas un livre sur l’échangisme ou l’orgie à la Astérix. C’est un ouvrage historique, anthropologique et joyeux, qui nous emmène à la découverte des manifestations de l’énergie vitale des humains sous toutes ses formes… et elles sont nombreuses. Une exaltation de la joie sacrée à en pleurer signée Georges Marbeck. Lui a interviewé l’essayiste formé à l’école Deleuze/Hocquenghem, pour comprendre une certaine histoire mystérieuse au cours de laquelle, sans honte et si l’on ose l’écrire, sexe et religion avancent main dans la main.
Quand on entend le mot “Orgie”, on pense tout de suite à Astérix… ou à Caligula. L’orgie date des Romains ?
Georges Marbeck. Rires. Certainement pas ! Elle date de la nuit des temps : on peut voir et admirer des scènes d’orgies sur des figures rupestres datant de l’âge des cavernes… Venu de la racine du mot grec orgê signifiant “folle énergie”, le terme latin orgia, d’usage exclusivement pluriel et de caractère sacré, désignait en réalité, littéralement, l’état d’« exaltation divine » qui caractérise la célébration de certains cultes. Par exemple ceux dédiés à Dionysos, Aphrodite, Bacchus etc.
Dans ces occasions-là, toute une population éprouvait le besoin de jouir ensemble et par tous les moyens d’une exaltation divine. La dimension orgiaque est ici intimement associée à l’adoration d’une divinité. Tous les plaisirs, boissons, chants, musique, danses, voluptés en nombre… concourent à la célébration commune du culte. Cette voie d’expression du sacré se retrouve en usage depuis toujours, et ce dans une infinité de populations de par le monde. Réduire, comme on le fait trop souvent aujourd’hui, l’orgie à un synonyme de la partouze, laquelle n’est le plus souvent qu’une forme de défoulement toute prosaïque, est une autre forme de poncif tout aussi réducteur.
À l’origine, les orgies sont des phénomènes très codifiés… Ce que je veux souligner, c’est qu’il y a dans l’orgie, dans l’orgiaque, au sens plein, un au-delà de la seule physique des sens : c’est quelque chose de plus que de batifoler, quelque chose de magique. C’est d’ailleurs une célébration d’une forme d’au-delà de la condition humaine qu’on retrouve partout, y compris, au risque de surprendre aujourd’hui, dans le monde musulman par exemple.
“Même dans les religions les plus rigoureuses sur la sexualité, l’histoire nous donne quantité d’exemples d’échappées orgiaques.”
Ainsi, comme l’a constaté le sociologue René Brunel dans les années 1920, les membres d’une tribu berbère du Maroc, les Aïssaouas de la région de Meknès, s’adonnaient à certains moments de l’année à des orgies rituelles, la nuit dans des grottes. On n’en parlait pas, mais cela existait. Toujours dans l’univers de l’islam, la lecture des Mille et une Nuits nous offre la description de flamboyantes scènes d’orgies dans les hautes sphères de sociétés musulmanes anciennes… Certains chrétiens également, comme les gnostiques, pratiquaient l’orgie nus à nus dans leurs temple. C’est dire que même dans des religions rigoureuses sur la sexualité, il peut y avoir des échappées orgiaques, où l’on se défoule tout en célébrant un moment fort de la foi commune.
Vous avez interviewé pour ce livre plusieurs personnes qui ont vécu des orgies à notre époque.
J’ai interrogé nombre de personnes sur ce qu’évoque pour elles le mot “orgie”. La plupart du temps, on rabat ça sur quelque chose de vulgaire : on se soûle la gueule et on s’envoie en l’air à plusieurs… On ramène ça aux boîtes échangistes d’aujourd’hui, où ce qui se libère, ce sont des frustrations. Ce n’est guère plus que du défoulement, il n’y a généralement pas ce quelque chose de fort, que l’on célèbre ensemble dans une commune jouissance. Comme, par exemple, cela a pu se vivre dans les fameuses années 70, lorsque toute une génération était porteuse d’un vent de libération des mœurs.
J’ai raconté dans mon livre cette orgie vécue sur un bateau à Amsterdam à l’occasion d’un festival de films, le “Wet dream” festival. On était plus de trois cents participants, tous plus ou moins dans cette mouvance libertaire, décidés à changer les mœurs. Ce fut un moment orgiaque extraordinaire, parce qu’il y avait dans l’air un au-delà du sexe : le sentiment partagé qu’au travers de nos désirs collectifs, la libération des mœurs était en marche. Ce sentiment, nous le vivions pleinement en pouvant faire l’amour tous ensemble. Cela ne veut pas dire que chacun était obligé à quoique ce soit. Tout était libre. On fait ce qu’on veut avec qui on veut.
Sur le pont, c’était l’amour chaste : des couples enlacés se contentaient de baisers sans fin et d’étreintes, tandis que dans les étages inférieurs et la cale, c’était l’amour en grappes dans toutes les figures improvisées de l’instant. Et partout, de la musique. De haut en bas, il y avait bien ce sentiment pleinement vécu, en haute mer, que la façon même d’être “ensemble” était en pleine révolution. (Rires).
Rituelle ou spontanée, prévue ou imprévue, l’orgie est de tous les temps…
Ce que j’ai voulu montrer, c’est que l’orgiaque est une composante constitutive de l’attraction sociale, de l’être ensemble. J’aime ce mot de Machiavel se promenant un jour d’été dans les rues de Florence : « cette vapeur d’amour qu’en tout lieu on respire ». Une manière de dire que l’attraction érotique est là, en permanence, dans l’espace public.
De même, si l’on va sur une plage, dans la chaleur de l’été, au milieu des corps dénudés et du feu incessant des regards croisés. Il est clair qu’il y a des attirances multiples, et quelque chose comme une vapeur d’orgie dans l’air, même si l’on ne passe pas à l’acte. L’orgiaque est bel et bien une composante de l’attraction sociale, que l’on retrouve à des degrés divers dans toute forme de rassemblement festif.
Faut-il organiser, planifier ou faire confiance au hasard ?
Cela dépend… Parfois, il faut faire confiance au hasard et parfois, quand les esprits sont assez libres, dans un groupe de personnes qui se connaissent bien, on peut s’offrir une chaude soirée, étant entendu qu’il n’y a aucune obligation et aucun interdit. Se passe ce qui a envie de se passer dans le plaisir d’être ensemble, la jouissance de célébrer un moment fort. Cela dit, il y a aussi des formes d’orgies beaucoup plus prosaïques. Par exemple l’orgie liée au pouvoir —on retrouve nos empereurs romains, qui se sentaient au-dessus des interdits du peuple.
C’est une forme de l’orgie que j’ai explorée, d’Alexandre le Grand à la cour des rois de France, en passant par les orgies des Borgia au Vatican. Dans tous ces exemples, l’usage des orgies est pour le souverain un moyen parmi d’autres de se sentir au-dessus des règles morales du commun et de jouir de son pouvoir, de ses privilèges. « J’ai tous les droits, je peux jouir comme je veux, avec qui je veux », dixit le prince. C’est quelque chose d’extraordinaire, mais pas forcément de très spirituel.
Revenons à aujourd’hui et à notre quotidien : quand à 50 ans on n’a pas fait d’orgie, a-t-on raté sa vie ? Existe-t-il une vie sans orgie ?
Non, parce que l’orgie existe dans l’imaginaire, dans les rêves. L’orgiaque peut être dans l’air, même s’il n’est pas pratiqué physiquement. Il peut y avoir de l’orgiaque dans une joyeuse manifestation publique, un festival de musique, une rave party, une célébration religieuse comme la Semaine Sainte à Séville, à travers les chants, les prières, l’exaltation générale. Dans une église, les cantiques de toute une assemblée de fidèles peuvent avoir quelque chose de spirituellement orgiaque.
Il n’y a pas d’échanges concrètement érotiques, mais il y a un climat d’érotisme sublimé à travers le plaisir éprouvé de chanter en choeur. Il m’est arrivé d’entendre dans une chapelle les cantiques de tout un groupe de fidèles et de ressentir dans la force commune du chant cette intensité orgiaque. Cette énergie folle, cette joie absolue d’être ensemble dans le partage. La même sensation peut s’éprouver dans une synagogue ou une mosquée.
Je veux faire une orgie. Comment je dois m’y prendre ?
Silence songeur.
La question est mal posée ?
Oui, c’est quelque chose qui arrive dans un groupe de personnes qui se connaissent, et ont entre eux une libre disposition de leurs attirances. Ils vont organiser une fête qui ne portera pas nécessairement le nom d’orgie, mais pourra devenir orgiaque parce que les participants ont entre eux cette liberté de leurs désirs. Il n’y a pas d’interdit, il n’y a pas non plus d’obligation de faire quoi que ce soit. J’ai vécu ça avec des groupes d’amis… Parce qu’il y avait justement entre ces amis cette liberté et cette envie de passer des moments de jouissances et de réjouissances partagées. On célèbre un anniversaire, la fête des rois… et des reines, on invente un prétexte de se rassembler, de vivre une chaude soirée avec musique, menu gourmand, rires, danses, plaisirs sensuels ouverts au gré des affinités et de l’instant. On partage tout. On n’est pas dans le défoulement, on est dans le plaisir de vivre un moment inoubliable.
“Dans une orgie, il n’y a aucune obligation, et rien n’est interdit.”
À l’heure du préservatif, c’est peut-être plus compliqué…
Il faut faire attention, bien sûr ! Le sida a beaucoup joué dans la peur de l’orgie, effectivement. Il faut faire avec et se protéger, c’est impératif. Mais cela ne parasite pas tout. L’orgiaque, c’est le plaisir de faire la fête ensemble, et s’il faut faire attention, on fait attention, le geste est intégré. Certes, l’apparition du sida a fait peser une peur et des risques sur la planète des orgies. Cela dit, la peur du virus peut être une occasion d’inventer des jeux érotiques sans crainte et sans risque. Une manière d’enrichir l’éventail de la convivialité orgiaque. Aujourd’hui, il y a toujours des gens qui font des fêtes orgiaques. Là encore il faut bien faire la différence entre ce que j’appelle fête orgiaque et aller passer une soirée dans une boîte échangiste.
Encore beaucoup de gens refoulent la liberté érotique que chacun a en lui parce que cela s’oppose aux relations deux à deux, etc. Dans la sexualité, il y a vraiment ces deux mondes, à la fois les relations affectives qu’on peut nouer et qui peuvent durer toute sa vie avec une seule personne, et à côté de ça les attirances érotiques qui sont toujours là en puissance, et peuvent s’éveiller à tout instant dans les rencontres, la foule, les voyages etc. Elles existent quoiqu’il arrive. À la différence de nos amies les bêtes, l’animal humain, mâle et femelle, a une disponibilité érotique permanente. L’orgiaque est un privilège de l’humanité. Il faut s’y faire et, le cas échéant, le vivre allègrement.
Et le lendemain de l’orgie ?
Rires… Quelques fois, si on a un peu trop bu et beaucoup mangé, le réveil peut être difficile mais en même temps, une orgie réussie vous laisse un fort souvenir. L’élément imaginaire, je dirais même onirique, compte beaucoup dans l’orgie. “On a vécu un moment formidable“. Cette phrase signale qu’on a vécu quelque chose d’orgiaque. “On a vécu un moment formidable“… Et on a envie de le raconter… Mais le souvenir d’une belle nuit d’orgie est au-delà des mots. Alors, laissons à la nuit ce qui est à la nuit.
Orgies, le plein pouvoir des sens, de Georges Marbeck, est paru chez H Diffusion.


