La rédaction du Lui.fr vous propose de lire ou relire l’interview de Hanouna par Frédéric Beigbeder, de 2014.
Hanouna, la télé, sa femme et la vie
Cyril Hanouna agace la France d’en haut, ses délires quotidiens sur D8 et sur Europe 1 font de plus en plus d’audience, cet homme symbolise à lui seul l’abrutissement de la civilisation occidentale. Voilà trois bonnes raisons de l’inviter à dîner. Selon moi, Cyril Hanouna a gardé́ une âme d’enfant. Comme beaucoup d’intellos qui ont envie de se reposer le cerveau avant le dîner, j’apprécie beaucoup ses émissions fondées sur un principe simple : une bande de copains se moquent les uns des autres sans parler de politique. Souvent taxé de vulgarité, Hanouna n’est à mes yeux qu’un excellent agent d’ambiance qui distribue des vannes amicales, familiales, plutôt queer (il est obsédé par les perruques), parfois surréalistes (par exemple quand il fait évacuer tout le public de son plateau), et jamais méchantes. Il se moque de son pouvoir — un chroniqueur l’ayant battu au tennis est ainsi devenu le patron de son émission durant une semaine.
“Quand je rentre à la maison à 1h du matin, tout le monde dort et je mange une pizza tout seul en regardant les audiences de l’émission.”
Le succès d’Hanouna s’explique facilement : en temps de crise, son style railleur, léger, non corrosif sur le fond et bordélique en surface, propose au téléspectateur un délassement agréable, inoffensif et, somme toute, très français. Ce qui me surprend est sa résistance physique. Comment fait-il pour garder l’énergie de faire le pitre durant quatre heures de direct tous les jours : deux heures de radio et deux heures de télé ? À côté́, l’ouvrier Alekseï Stakhanov, qui, je le rappelle, parvint à extraire 102 tonnes de charbon en six heures de la mine de Kadievka le 31 août 1935, est tout simplement un tire-au-cul. Car cette année Hanouna a aussi lancé́ un jeu en prime-time (“L’Œuf ou la poule” sur D8), animé “Nouvelle star”, produit avec sa société́ H20 les émissions d’Enora Malagré, de Cartman, d’Ariane Massenet… et dès septembre, il remplacera Laurent Ruquier sur Europe 1 l’après-midi, celui-ci étant parti animer “Les Grosses têtes” sur RTL.
J’ai peur que mon invité de ce mois ne fasse un AVC à table ! Ce serait embarrassant, notamment sur les photographies. Me voyant seul, les garçons en veste blanche du restaurant l’Ami Louis ont pitié de moi. Ils m’apportent une assiette de jambon et me demandent si mon invité est “enfin une gonzesse”. (Mon dîner avec les Femen était à l’Ami Jean et non à l’Ami Louis, et ils m’en veulent beaucoup pour cet acte de haute trahison.) Je leur dis que “C’est Hanouna.
– Une nana ?
– Non : Hanouna !
– Rihanna ?”
Je crois qu’ils le font exprès. Cyril Hanouna alors entre dans le restaurant en provoquant un éclat de rire général : incontestablement, ce garçon a le sens du timing.
Frédéric Beigbeder. Bonsoir, Cyril, veuillez prendre place. (En lui montrant le jambon, je prends l’accent espagnol) Un poco de jabugo ? Il s’agit d’un cochon à patte noire de chez Juan Pedro Domecq, nourri aux glands de la sierra de Huelva ! Olé !
Cyril Hanouna. Bonsoir à tous mais euh… c’est-à-dire que… je mange casher…
Oups. La gaffe. Nous sommes dans le restaurant parisien le plus éloigné de la tradition hébraïque. Tout, absolument tout ce qui figure sur le menu de l’Ami Louis est interdit par la Torah. J’ai pourtant soigneusement organisé ce dîner avec l’attachée de presse de Cyril, qui a entériné le choix du restaurant.
Mais Anne-So a validé !
Oui, je sais, mais je voulais pas t’embêter.
C’est affreux, tu me donnes l’impression d’être antisémite.
Mais t’inquiète pas, y a aucun problème ! Laisse-moi regarder… Grenouilles, escargots, foie gras, côte de bœuf, poulet frites… Ah ! Je peux manger une assiette de frites !
Je suis absolument navré, je ne savais pas que tu étais si pratiquant.
Venu à la rescousse, notre aubergiste Louis propose à Cyril le menu suivant : salade, une omelette aux girolles et une assiette de pommes allumettes. Grâce à Louis, personne n’ira en enfer à cette table.
Mais tu as le droit de boire du vin blanc quand même ?
Oui, le vin, ça va. De toute façon, je n’ai pas très faim. Je mange tard en général. Après les émissions, le stress me coupe l’appétit.
Quand tu rentres chez toi, tes enfants sont déjà couchés ?
Oui, et leur mère aussi. Tout le monde dort à la maison et je mange tout seul une pizza à 1 heure du matin tous les soirs en regardant les audiences digitales en direct et en faisant des pronostics sur celles du lendemain à 19 heures.
Sais-tu que tu possèdes une vie de merde ?
Oui, c’est d’une tristesse totale. J’ai le complexe des chiffres depuis l’école. Déjà, au lycée, je passais plus de temps à calculer quelle note il me fallait pour avoir la moyenne globale qu’à réviser les cours.
Je lui sers un très joli Chassagne-Montrachet. Il a la voix enrouée. Cela confirme ce que je pensais : Cyril Hanouna va décéder pendant notre dîner.
Comment fais-tu pour travailler autant ? Tu n’aimes pas… vivre ?
J’ai tellement rien foutu pendant des années que je me rattrape maintenant. Tu sais, c’est dur quand tu restes chez toi toute la journée à regarder L’homme qui tombe à pic. Quand j’étais à la fac de Tolbiac en DEUG de gestion, je n’y allais jamais. J’allais juste aux TD… Après en expertise-comptable, je prenais des cours de microéconomie par correspondance et je m’endormais dessus… Je te jure, j’ai glandé pendant très, très longtemps.
C’est vrai que tu as habité chez tes parents jusqu’à l’âge de 30 ans ?
Oui, parce que je n’avais pas de sous. Je faisais de la télé câblée, payé 100 francs par mois (200 € !) … Pendant trois ans (de 2000 à 2002).
Tu as grandi aux Lilas, dans le 93. C’est là que tu as développé ce goût de l’improvisation, comme Jamel Debbouze à Trappes ?
Oui. La culture de la vanne aux Lilas, c’était ça mon école : charrier mes potes. On ne faisait que ça toute la journée. Tu ne pouvais pas faire une erreur, parce que sinon tu te faisais chambrer. Avec Jamel, récemment, on a présenté une soirée ensemble pour son association, et pendant quatre heures, on n’a fait que s’envoyer des vannes. Jamel m’a dit qu’il ne s’était pas autant amusé depuis quinze ans. Il m’a fait un plaisir immense.
Finalement tu as réussi à trouver le seul métier où ton savoir-faire de chambreur professionnel pouvait s’exprimer. Je comprends mieux pourquoi tu es si inquiet : si ça ne marchait pas, tu ne pouvais rien faire d’autre.
Exactement. Mon père voulait que je fasse médecine comme lui. Je me souviens, quand j’étais à la maison à rien foutre, il me disait : “Cyril, qu’est-ce que tu fais ?” Je répondais : “Rien.” Et lui soupirait : “Comme d’habitude…” Et aujourd’hui encore, il s’inquiète, il est persuadé que ça va s’arrêter demain.
Tu sais que le titre de ton émission trahit inconsciemment cette angoisse familiale ? “Touche pas à mon poste”, ça signifie “Ne touchez pas à ce poste que j’ai mis si longtemps à obtenir” ?
Tu devrais ouvrir un cabinet de psychanalyste. Sérieusement. Tu sais que tous les matins à 09h01, je reçois la courbe d’audience et je l’agrandis avec mes doigts sur mon iPhone pour voir précisément à quel moment les gens sont partis, quand est-ce qu’ils sont revenus, etc.
La télévision est le seul mode d’expression artistique qui soit jugé tous les matins. Même un film au cinéma, on lui laisse quatre jours pour convaincre. Toi, c’est chaque matin le couperet.
Mais on ne va pas se plaindre. Les vacances approchent, je vais arrêter de bosser pendant deux mois, et ça me fait bizarre. Tu sais qu’à une époque tout le monde me prenait pour un loser. Les patrons de chaînes ne voulaient plus me recevoir.
Ici, je voudrais m’arrêter pour rendre hommage à un des plus mignons SMS de l’année. Rien que de retranscrire ici ce message, j’ai envie de chialer. Cyril Hanouna vient de recevoir un texto de sa fiancée qui, sachant qu’il dînait à l’Ami Louis, est allée voir le menu du restau sur Internet et lui écrit : “Ils ont dû te faire une omelette et des frites, non ?” Je ne plaisante absolument pas ; je pense que ceci est une des anecdotes les plus adorables jamais publiées dans ce magazine depuis sa création. (Une dose de mauvais esprit pour se remettre de cet excès de douceur !)
La mère de tes enfants est extraordinaire. Ne la quitte jamais !
Cela fait dix ans qu’on est ensemble.
Attention, je te surveillerai. Avec ton succès, tu es sûr que tu ne vas pas péter les plombs à sortir avec des groupies en carré VIP ?
C’est mon seul dîner de l’année. Je ne sors jamais, je déteste ça.
Tu ne te drogues pas ? Je suis sûr qu’il y a beaucoup de tes spectateurs qui pensent que tu tapes de la coke toute la journée tellement tu es speedé sur ton plateau.
Jamais pris de drogue, même pas fumé. Je ne sais pas comment rouler un joint.
Pff… Je cherche la faille. Il y en a forcément une… Ah, oui, je sais !
(Soucieux.) Vas-y.
Je t’ai vu sur une vidéo en train de jouer au tennis en polo blanc. Tu étais un petit peu boudiné.
Ah oui, c’est vrai, je suis un loukoum. Je ne peux pas la regarder, cette vidéo. Je suis dégueulasse. Toi t’as pas ce problème parce que t’es grand. Moi, faut que je fasse attention mais t’inquiète, l’été arrive, je vais me refaire une beauté.
C’est ta manie de la pizza de 1 heure du matin. Là, faut arrêter ça tout de suite.
Et je mange un tiramisu après ! Mais je bois du Coca Zero quand même.
(Rires.) La première fois que je t’ai vu, c’était à “La Grosse émission” sur Comédie, j’étais invité pour mon roman 99 francs et toi tu allais chercher des gars dans le public et tu leur demandais : “Comment tu t’intitules ?” J’adorais cette phrase.
T’as raison. “Comment tu t’intitules ?”, c’était bien, je devrais le refaire. Tu sais qu’au départ j’étais auteur et c’est ton ami Jonathan Lambert qui m’a fait débuter à l’antenne. Il faisait le prégénérique.
Oui, il y avait Kad et Olivier… Toute une époque ! C’est en ce temps-là que tu t’es lancé dans le one-man-show ? Ton spectacle s’intitulait Hanouna est une ordure.
Oui, en hommage au Père Noël est une ordure. Très mauvais souvenir.
C’était ton ambition, comme Arthur, de monter sur scène et de… ne faire rire personne ?
(Rires.) C’est exactement ce que je faisais. Je montais sur scène et je ne faisais rire personne. Car il y avait vingt-deux personnes dans la salle, dont quatorze billets réduc.
Aujourd’hui, quatorze ans après, tu as fait ton record d’audience le soir où tu t’es teint les cheveux en blond. N’est-ce pas un peu vexant ?
Non, parce que c’est logique. Cette semaine-là, avec ma tête, j’avais le public de Nagui, et avec mes cheveux, le public de Patrick Sébastien. Les deux enfin réunis en une seule personne.
Récemment, tu as aussi battu les audiences du “Grand Journal” pendant le Festival de Cannes (1,2 million contre 1,1). Quand tu as critiqué le choix d’Antoine de Caunes, tout le monde t’est tombé dessus, tu as dû être content de faire 100 000 téléspectateurs de plus que lui.
J’aime bien Antoine, j’ai rien contre lui. Mais c’est dommage de l’avoir fait venir pour animer une émission politique, ils l’ont empêché de faire de la déconne. Il a une écriture incroyable, il est capable de semer le bordel mais le format l’a obligé à être sérieux. Il fallait lui laisser les mains libres !
Tu aimerais animer “Le Grand journal” ? La famille Bolloré t’aime bien, je sais que tu as déjeuné récemment avec Rodolphe Belmer…
Je n’aurais pas le niveau. La meilleure chose à faire pour la prochaine saison, c’est de garder Antoine de Caunes, mais de le laisser faire ce qu’il veut.
“Mon but était de faire ce que je fais. La seule chose qui m’amuserait plus, peut-être, c’est d’être directeur des programmes d’une télé ou d’une radio.”
Comment as-tu fait pour créer ta bande de “Touche pas à mon poste” ?
J’ai fait un énorme casting, on a vu tous les journalistes télé de Paris. J’ai passé une demi-heure avec chacun, une cinquantaine de personnes. Et tu sens vite avec qui tu vas pouvoir t’amuser. Mais le succès, c’est beaucoup une question de chance.
C’est vrai que Julien Courbet arrive dans ton émission à la rentrée ?
Oui, trois fois par semaine.
Une rumeur dit que tu embaucherais Nabilla ?
Peut-être. On y réfléchit.
Tu sais que la seule fois où Michel Denisot l’a invitée au “Grand journal”, on le lui a reproché pendant un an ?
Sur Twitter, ça a déjà commencé.
Il faut que tu arrêtes d’attacher tellement d’importance aux réseaux sociaux, c’est comme d’écouter l’avis de ton chauffeur de taxi…
Après chaque émission, je ne peux pas m’empêcher de regarder ce que les gens disent. Je lis 11 000 commentaires par jour. Je te jure., ils ont plein d’idées. Par exemple, quand Conchita Wurst a gagné l’Eurovision, il y en a qui ont dit “on dirait Hanouna avec une perruque“. Le lendemain, je suis arrivé en robe du soir.
Mais Nabilla à “TPMP”, ça peut être marrant.
Tu trouves ? Alors si on me le reproche, je dirai que c’était ton idée !
Hahaha !
On a fait un test et elle a été splendide. À un moment quelqu’un a parlé de Jean Gabin et elle a dit : “MC Jean Gabin, c’est le gars qui s’est engueulé avec Booba ?” Elle ne connaissait pas Jean Gabin ! Après je me suis rendu compte qu’on était complètement décalés. Je lui demande de me citer un vieil humoriste et elle répond “Jamel Debbouze”. Tu te rends compte ?
Eh oui, tu vas bientôt avoir quarante ans. Tu es une personne âgée. Et d’ailleurs tu vas aussi engager Jean-Pierre Foucault.
(Rires.) On est en pourparlers. C’est lui qui m’a fait venir à la radio (en 2007, sur RTL), je serais super heureux de retravailler avec lui.
Qu’est-ce que tu vas faire après, quand tu auras gagné plein d’argent ? Tu vas t’acheter des yachts et des voitures de sport ? Tu vas déménager en Belgique ?
Non, mon but était de faire ce que je fais. La seule chose qui m’amuserait plus, peut-être, plus tard, c’est d’être directeur des programmes d’une chaîne de télé ou d’une station de radio. J’adorerais qu’on me donne une grille à faire.
Quelle est la différence entre “Les Enfants de la télé” et “Touche pas à mon poste” ? Ce sont deux émissions de télé sur la télé avec des gens autour d’une table qui déconnent.
C’est pas pareil. Arthur, il montre des images de télé amusantes mais ses invités ne commentent pas l’actualité audiovisuelle. Nous, on diffuse quelques images mais ce n’est pas le principal. Ce qui compte, ce sont les commentaires quotidiens de la bande sur la télévision.
Comment vis-tu ta popularité ? Il paraît que tu es allé récemment au concert des Black Eyed Peas et le public s’est retourné vers toi pour t’applaudir !
C’est vrai. J’étais très, très gêné, je ne savais plus où me foutre.
En fin de compte, je suis assez heureux que Cyril Hanouna ne soit pas mort pendant ce repas. Comme tous les gens de télé, il est bien plus doux, calme, angoissé, sensible et modeste en vrai que dans le petit écran. Je lui souhaite de continuer longtemps à faire semblant d’être dur, hystérique, drôle, solide et arrogant. Tant que son amoureuse lui enverra des SMS aussi mignons, il sera à l’abri de tout.

