Bérénice Bejo : “Dans les films français, on ne parle pas des conflits qui ne sont pas les nôtres.”

La rédaction du Lui.fr vous propose de lire ou relire l’interview de Bérénice Bejo de 2014.

Dans The Search de Michel Hazanavicius, Bérénice Bejo incarne une touchante militante des droits de l’homme prise au cœur du conflit tchétchène : Carole, son personnage qui travaille pour la Commission Européenne, illustre l’impuissance de l’Europe à réagir pour protéger les populations civiles. Nous avons rencontré l’actrice Césarisée pour The Artist et qui n’a pas fini de faire parler d’elle…

LUI. Ce rôle d’héroïne engagée, vous en rêviez ?

Bérénice Bejo. Je viens d’Argentine et, sous la dictature, ma mère était très engagée contre la junte militaire. Elle a écrit ce qu’elle pouvait pour ne pas se laisser écraser par la révolution et s’est beaucoup investie pour que les intellectuels continuent d’exister. Avec mes parents et ma petite sœur, nous avons dû fuir l’Argentine, j’ai donc baigné dans un environnement où la politique faisait partie des conversations quotidiennes.

“Pour moi, Bérénice Bejo n’existe pas vraiment. Ce que voient les gens c’est une image, ce n’est pas moi.”

Pour toutes ces raisons, j’ai toujours eu envie de jouer des rôles d’héroïnes. En outre, Carole est un personnage qui a une dimension différente de ce que j’avais pu trouver jusqu’ici dans les scénarios en France. Je suis heureuse d’avoir eu ce rôle car, dans les films français, on ne parle pas assez des conflits qui ne sont pas les nôtres, de l’engagement politique, de la lenteur et de la lourdeur du système administratif.

Quels sont vos rapports avec votre mari Michel Hazanavicius lorsqu’il vous dirige sur un plateau ?

C’est le troisième film que nous faisons ensemble. Nous sommes désormais habitués à nous voir sur un tournage. Nous travaillons ensemble tous les deux ans, dès qu’il fait un film. Cela nous fait extrêmement plaisir. Vivre une expérience commune est quelque chose d’agréable qui redonne du souffle au couple… et de l’admiration. Je l’ai vu se sortir de situations compliquées, trouver des astuces pour diriger les acteurs… C’est agréable de voir la personne que vous aimez aller au charbon et devoir se battre. Nous travaillons avec la même équipe depuis OSS 117.

Par conséquent, sur le plateau ce n’est pas juste Michel et moi, un couple en interaction avec des inconnus, mais tout un ensemble. Guillaume Schiffman, le chef opérateur, c’est mon cinquième film avec lui, ses techniciens je les connais depuis 8 ans. Quand je joue, c’est face à Michel, mais aussi face à Guillaume, à Simon l’électro, à Lolo le machino… J’ai ce besoin de plaire à mon mari, qui est le réalisateur, mais aussi à tous les autres.

Comment s’est déroulé le tournage au côté du jeune comédien tchétchène de 9 ans, Abdul Khalim Mamatsulev, qui incarne Hadji, le jeune orphelin qui est votre partenaire à l’écran ?

Michel ne voulait pas que cet enfant ressorte de ce tournage avec des étoiles dans les yeux et qu’il aille imaginer que c’était ça, la vraie vie : un tournage, c’est particulier, vous êtes particulièrement dorloté. De plus, il ne veut pas devenir comédien. Il ne fallait pas transformer sa vie. Je n’ai pas cherché à jouer la maman avec lui. J’ai établi une certaine distance tout en attendant qu’il vienne vers moi, ce qui a mis énormément de temps… Il était plus que timide, du moins avec moi ! Carole ne sait pas quoi faire avec ce gamin et moi, Bérénice, je ne savais pas non plus quoi faire avec Abdul Khalim.

Pourquoi avoir choisi de tourner avec des comédiens tchétchènes non professionnels ?

Le fait de jouer avec des Russes et des Tchétchènes, dans leurs langues pour les passages les concernant, rend le film plus réaliste et facilement compréhensible pour le spectateur. Il sait ainsi tout de suite qui appartient à quel camp. Les acteurs du film ne sont pas des professionnels, mais des gens qui ont vécu la situation et qui par conséquent ont mis leurs tripes dans leur rôle. C’était donc très important pour eux que l’on raconte bien l’histoire.

The Search est un film de guerre dramatique. Comment vous êtes-vous préparée pour le rôle de Carole ?

La préparation de ce rôle a été compliquée, tout d’abord d’une manière pratique : j’avais énormément de texte et personne en face de moi. Mon partenaire Hadji est en état de choc et muet. Dans mes quelques autres scènes, je suis souvent au téléphone et toujours seule. À la fin du film, lorsque je m’exprime devant les députés, personne ne m’écoute.

De plus, je ne jouais qu’avec des gens qui ne sont pas des acteurs. Je devais tout le temps les rassurer, être plus à l’écoute, plus généreuse, leur laisser le temps… Les scènes pouvaient durer des heures. Pour Hadji, il y avait des moments où il faisait des choses incroyables et d’autres où il n’avait pas du tout envie de jouer. J’ai très vite lâché prise. Quand il n’avait plus envie de jouer, je prenais sa doublure afin qu’elle me donne le regard.

Pourquoi Michel Hazanavicius s’est-il intéressé à ce conflit ?

“C’est agréable de voir la personne que vous aimez aller au charbon et devoir se battre.”

Michel avait depuis longtemps envie de faire quelque chose sur ce conflit vu du côté tchétchène. Cette idée a mûri petit à petit jusqu’au jour où nous avons vu le film de Zinnemann Les anges marqués. Michel a compris qu’il pouvait parler du conflit tchétchène en faisant un film populaire et romanesque, tout en étant sérieux et réaliste.

The Search est un film qui a coûté cher. De plus, c’est un conflit oublié qui a priori n’intéresse pas les financiers. Le projet est devenu possible grâce aux Oscars et à The Artist. Suite au succès et aux nombreux prix qu’il a récoltés, des financiers ont accepté de nous suivre sur The Search. Nous avons obtenu un budget de 22 millions d’euros, qui est presque en totalité consacré à l’image.

Actrice depuis plus de 20 ans, mais superstar seulement depuis quelques années. Comme gère-t-on une notoriété si soudaine ?

Même si je n’étais pas aussi connue avant The Artist, mon rapport à la notoriété s’est fait petit à petit. Il aurait été très compliqué à gérer si j’avais tourné dans The Artist à mes débuts. Ce qui a été dur, c’est de réussir à gérer une quantité d’amour colossal qui vous tombe dessus du jour au lendemain. En sociologie, on explique que l’homme est censé recevoir de l’amour de deux ou trois personnes maximums. Au-delà de ces chiffres, cela devient inhumain. Pour les célébrités, c’est compliqué à gérer. Pour me protéger j’ai décidé qu’il y avait deux « moi » : Bérénice Bejo qui fait les promos, les tapis rouges, qui est habillée, maquillée, coiffée… et Bérénice la fille de tous les jours. Pour moi, Bérénice Bejo n’existe pas vraiment. Ce que voient les gens c’est une image, ce n’est pas moi.

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